Le livre le plus personnel de Lise Tremblay

Lise Tremblay vient de lancer Chemin Saint-Paul, un... (Photo Le Progrès-Dimanche, Jeannot Lévesque)

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Lise Tremblay vient de lancer Chemin Saint-Paul, un récit consacré à ses parents. Il évoque leurs dernières années, mais aussi les premières, afin de montrer comment chacun a été façonné par la vie.

Photo Le Progrès-Dimanche, Jeannot Lévesque

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Daniel Coté
Le Quotidien

«C'est l'affaire la plus personnelle que j'ai écrite, un récit qui ne correspond pas nécessairement à la vérité, qui comporte une part de fiction. C'est une interprétation de la vie de mes parents», raconte Lise Tremblay en parlant de Chemin Saint-Paul, son plus récent ouvrage publié chez Boréal.

Dans ce texte touffu, elle décrit le passage de son père dans une maison de soins palliatifs, ainsi que les problèmes de sa mère, devenue «une petite folle terrorisée». Il est question de la mort et de la vie, notamment des événements lointains, mais jamais oubliés, qui ont fait de ses parents ce qu'ils étaient devenus à leur entrée dans le grand âge.

Son affection pour le père est manifeste, ce que Lise Tremblay confirme en entrevue. Elle admirait sa sagesse et appréciait sa douceur. «Dans les dernières semaines, alors qu'il avait refusé les traitements, c'était un homme affaibli, mais lucide. Il voulait partir doucement et n'avait formulé qu'une exigence: ne jamais dormir seul», rapporte l'écrivaine.

Elle vante aussi son sens de l'humour, encore vivace à l'approche de l'ultime échéance. C'est ainsi que l'octogénaire avait lui-même négocié à la baisse le coût du transport de sa dépouille, de Québec vers le Saguenay. «Il avait dit: ''Ça ne coûtera pas cher de gaz. Je suis rendu maigre''. C'est la personne la plus drôle que j'ai connue», mentionne Lise Tremblay.

Deux âmes perturbées

Le livre remonte le cours du temps jusqu'à l'enfance et l'adolescence de son père. Né au début de la Crise, il avait été traumatisé par son expérience dans les chantiers, dès l'âge de 15 ans. Loin de partager la vision folklorique qu'on entretient à propos des camps de bûcherons et de drave, l'auteure y voit la source d'un traumatisme.

«La réalité, c'est que des garçons comme lui, élevés dans le Québec très catholique de l'époque, côtoyaient des travailleurs européens qui étaient athées jusqu'aux oreilles, qui riaient de l'aumônier. Il y avait aussi de l'homosexualité. Vivre un tel choc, ça fait du monde silencieux», avance Lise Tremblay.

Sa mère, elle, a grandi dans une maison où la violence verbale - et possiblement physique - exercée par le paternel exerçait un effet corrosif. Des troubles mentaux se sont manifestés, «des choses pas traitées», précise sa fille, qui dépeint une femme narcissique au caractère difficile.

Ses sources d'information étant réduites, Lise Tremblay a dû recourir à sa science du roman pour évoquer ce qui passait dans la maison où sa mère a grandi. «J'ai construit le récit à partir de ce qu'on m'a dit, mais au même titre que les biographes, je n'ai pas la prétention de présenter LA vérité. Comme eux, je suis dans la fiction», fait-elle observer.

Pas un règlement de comptes

Même si Chemin Saint-Paul emprunte un ton direct pour exprimer la perception de l'auteure, celle-ci rejette l'idée qu'il s'agisse d'un règlement de comptes avec sa mère. «J'ai eu des conflits avec elle, mais l'amour est toujours là. Il s'agit d'une affaire complexe», affirme la romancière.

L'âge aidant, elle comprend mieux d'où vient l'auteure de ses jours, l'impact qu'a eu son enfance sur la suite des choses. En même temps, Lise Tremblay constate que sa mère, qui était très intelligente, voulait que ses enfants aient une meilleure vie que la sienne. C'est pour cette raison que l'instruction était si importante à ses yeux.

«Au fond, le livre répond à une question: pourquoi je suis devenue écrivaine? Il n'y avait pas de modèle à l'intérieur de ma famille, mais j'ai réalisé que je ressentais le besoin de m'exprimer, un besoin qui a été modelé par l'histoire de mes parents», avance la Saguenéenne.

Elle ajoute que sa mère est toujours vivante, bien que son esprit ait commencé à l'abandonner. Pourtant, la perspective d'écrire à son sujet ne l'a pas intimidée. «Je me suis un peu censurée, sans que ce soit apeurant. Je me suis aussi questionnée, mais pas juste pour ce livre», énonce Lise Tremblay.

Histoire d'une couverture

Sur la couverture de Chemin Saint-Paul, l'ouvrage le plus récent de Lise Tremblay, on voit une image à la fois triste et jolie. Elle montre un garçon en culottes courtes, affublé d'un noeud papillon surdimensionné. Son visage un peu flou n'est guère expressif, mais on le sent perdu dans son petit monde, comme en retrait.

L'unique information à propos de ce portrait tient à l'identité de l'artiste qui l'a conçu, Ronald Fauteux. On pourrait croire qu'il a produit cette oeuvre à la suite d'une commande, tant l'atmosphère se rapproche de celle que l'auteure véhicule à travers l'histoire de ses parents, plus spécifiquement celle de son père. Or, la réalité est toute autre.

«Je suis propriétaire de ce tableau depuis une vingtaine d'années, rapporte ainsi Lise Tremblay. Je l'ai accroché chez moi et l'image ressemble à une photographie qui avait été prise à l'époque où mon père fréquentait le pensionnat. C'est pour ça que ce personnage, je l'ai toujours appelé Raymond.»

Le jour où elle a déniché ce tableau dans une galerie de Baie-Saint-Paul, cependant, le lien avec son paternel ne lui avait pas sauté aux yeux. «Je l'ai réalisé seulement après», confirme l'auteure, qui précise que Ronald Fauteux n'est plus de ce monde.

Une carrière, mais pas encore une oeuvre

Chemin Saint-Paul est le sixième livre de Lise Tremblay. Dans son esprit, il en manque quatre avant qu'on puisse parler d'une oeuvre, mais déjà, la romancière se sent privilégiée, voire chanceuse, en songeant au chemin parcouru depuis la publication de L'Hiver de pluie en 1990.

«Je n'ai pas écrit avec l'idée que ça pourrait mener à une carrière, fait remarquer Lise Tremblay. Puisque je n'entretenais aucune attente, tout ce qui est arrivé par la suite représente un cadeau. C'est devenu une carrière et je l'assume.»

L'accueil réservé à ses romans, tel qu'illustré par la vente de 24 000 exemplaires de La Soeur de Judith et par le Prix du Gouverneur général décerné à La Danse juive (1999), ne constitue qu'une partie du cadeau évoqué par l'auteure. Il y a aussi les rencontres universitaires où son travail est analysé, ainsi que l'intérêt manifesté à l'extérieur du Québec.

«Il semble que je suis un écrivain de la nordicité», note Lise Tremblay en souriant. Ainsi s'expliquent les traductions en islandais et en suédois d'une partie de sa production. Outre l'effet étrange que provoque la vue d'un ouvrage portant sa signature, mais dont on ne déchiffre pas un traître mot, elles ont montré que ses textes atteignaient à l'universel.

«Un jour, à Reykjavík, 150 personnes ont assisté à une rencontre où je parlais de La Héronnière», donne-t-elle en exemple. Bien que ses romans traitent de sujets ancrés dans une réalité régionale, celle du Saguenay-Lac-Saint-Jean, ils rejoignent d'autres peuples animés par des préoccupations similaires.

C'est donc avec l'esprit en paix que Lise Tremblay a quitté Montréal, la ville où elle résidait depuis 35 ans, afin de revenir au Saguenay. Établie à Saint-Fulgence, la romancière ne croit pas que ce déménagement loin des feux de la Métropole lui portera préjudice, au contraire.

«Mon enfance s'est passée ici et pour une auteure, c'est indélébile. En plus, c'est ici que la lumière est la plus belle. Elle est plus intense qu'ailleurs. Les couleurs ressortent davantage, avance-t-elle. Les gens ne le remarquent plus, mais moi, à chaque fois que j'arrivais au Saguenay, je trouvais ça hallucinant.»

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