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Steeves Lavoie.... (Archives Le Quotidien)

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Steeves Lavoie.

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Mélyssa Gagnon
Le Quotidien

CHRONIQUE / C'est la première fois que je m'adresse directement à quelqu'un par l'entremise de ces pages. Je n'ai jamais accolé ma signature à un papier destiné à quelqu'un en particulier. J'espère que tu ne seras pas fâché que je t'écrive un mot qui deviendra forcément public.

Tu es un collègue. J'allais dire un ancien collègue, puisque tu n'as pas travaillé depuis quelques années. Pour moi, tu ne seras jamais un «ex».

Quand je suis arrivée en 2003, tu étais l'homme à tout faire du journal, le gars à qui on pouvait confier n'importe quoi. Je me souviens de t'avoir vu pelleter la neige en hiver, te jucher sur un escabeau pour changer un néon ou t'agenouiller sous un bureau pour démêler des fils enchevêtrés. Tu étais un caméléon, capable de te fondre dans le décor et de travailler discrètement quand nous, les journalistes, on était en pleine conversation téléphonique ou absorbés par un sujet compliqué. Quand le contexte s'y prêtait, tu te faisais un plaisir de piquer un brin de jasette. Tu étais poli, respectueux, et franchement très aimable. Tu as toujours été reconnu pour ta bonne humeur.

Tu as reçu le diagnostic d'aphasie progressive primaire et tu es parti du journal sans grand bruit. Malgré la détresse que tu vivais en voyant tes facultés te filer entre les doigts, malgré le jugement d'une société qui t'a chanté des bêtises parce qu'elle t'a cru, à tort, fou, pédophile ou mendiant, tu as continué de venir nous voir. Tu avais de la peine, tu rageais parfois en dedans, mais tu souriais, encore et encore.

L'automne dernier, j'ai écrit un reportage sur toi. On a passé beaucoup de temps ensemble. Il le fallait parce que l'effort que tu devais fournir pour rester à flot dans les eaux troubles de ta pensée rendait impossibles les entretiens réalisés sur le coin d'un bureau. Une fois, on a fait une rencontre à trois avec ton orthophoniste, Mélanie.

Le reportage s'est retrouvé à la une du PD. Tu m'as téléphoné pour me remercier. J'ai senti que j'avais fait quelque chose de bien.

Après les Fêtes, tu m'as appelée. Au bout du fil, tu étais méconnaissable. J'entendais la voix d'un Steeves articulé et cohérent, un Steeves plein d'assurance qui m'a rappelé celui qui débarquait dans la salle de rédaction jadis, avec son marteau et son tournevis, souriant à pleines dents. Touchée de plein fouet par ton euphorie, j'ai voulu savoir quelle mouche t'avait piqué.

Quelques jours plus tard, tu es arrivé avec deux cafés. Tu m'as raconté que la semaine suivant la publication des textes, tu as eu un gros «down». Que la semaine après, soufflé par d'innombrables témoignages d'encouragement et par les excuses que t'ont présentées ces individus qui t'avaient crié des noms dessus, tu t'es senti renaître. Tu m'as dit que le soir du réveillon, tu es resté seul à la maison, à pleurer toutes les larmes de ton corps. À pleurer l'indifférence de proches qui t'ont tourné le dos. À hurler ta colère et à maudire ta maladie.

Je ne me souviens plus dans quel ordre ça s'est produit. Si ta décision d'arrêter les médicaments a été prise avant ou après cet épisode libérateur. Tu t'es mis à lire le journal, tu es allé à la bibliothèque. Tu ne passes plus 15 heures par jour à dormir et tu es en meilleure possession de tes moyens. J'ai été éblouie par ce virage à 180. Tu vas même devenir porte-parole d'un groupe de personnes atteintes de ta maladie.

Aujourd'hui, tu veux récupérer ton permis. Tu m'as confié que pour une première fois depuis le début, tu vois une lueur au bout du tunnel. Tu donnes le crédit à deux «anges» pour cette incroyable traversée du désert: Mélanie et moi. Tu m'as tiré une larme. Vraiment, je ne m'y attendais pas.

En journalisme, on fait souvent dans les mauvaises nouvelles. On est perçus comme des oiseaux de malheur, des vautours, des fauteurs de trouble. Par contre, on fait un métier utile et ça, je l'ai toujours su. Quand je signe un texte et que j'apprends qu'il a changé la vie de quelqu'un, que cette personne l'a reçu comme une brise printanière après de longs mois d'hiver, alors là je deviens convaincue que j'exerce le plus beau métier du monde. Tu m'as fait voir, concrètement et pour la première fois de ma carrière, le côté lumineux de ma profession. Steeves, c'est à mon tour de te dire merci.

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