Une histoire d'élection

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Ça doit bien faire trois ans de ça. À cette (déjà) si lointaine époque, mes patrons croyaient encore qu'ils arriveraient à faire quelque chose de moi en tant que journaliste. De plus, comme je ne signais pas encore de chroniques, je ne risquais pas d'avoir en entrevue un de nos politiciens locaux que j'avais varlopé la semaine précédente.

Alors voilà, ce soir-là, on m'avait assigné à couvrir une partie de la campagne électorale dans la ville que j'habite et un des deux candidats que je devais aller rencontrer était un homme pour lequel j'éprouvais une rancoeur vieille de plusieurs années.

Le truc, c'est qu'une dizaine d'années auparavant, j'avais travaillé pour cet homme. J'étais alors le jeune type bizarre qu'on avait probablement engagé un peu par erreur. Je vous dis ça, parce que pendant les quelques mois où j'ai bossé pour ce type, chaque fois qu'il arrivait au travail et que son regard croisait le mien, je voyais bien qu'il me percevait comme une admirable sous-merde. Il y avait aussi cet étonnement dans son regard du genre: «Mais qu'est-ce qu'il fout encore ici ce drôle d'énergumène?»

Je ne sais pas si vous avez déjà vécu ça, mais quand un patron se montre plutôt amical avec chacun de ses employés en les appelant notamment par leur petit nom et qu'au vol, il leur lance toujours une petite blague personnalisée démontrant qu'il s'intéresse à eux, et que vous, pendant tout ce temps, vous êtes ce gars sans nom et sans anecdote, ça vous fout un de ces «feelings» étranges.

Évidemment, chaque fois que vous rentrez au travail, vous vous préparez mentalement à vous faire virer, or, comme il faut rendre à César ce qui lui revient, ce patron avait toutefois réussi avec brio à me dérouter.

Par un beau matin d'automne donc, je venais de finir ma nuit de travail et puis hop, on m'a aussitôt convié à une rencontre et quand je suis arrivé dans le bureau du patron, le gars était en train de compter des liasses d'argent. Et là, je ne vous dis pas ça pour vous faire une image cinématographique. Le gars comptait des liasses d'argent comme dans un film.

Alors le patron m'a raconté que la business était bla bla bla bla... À ce moment précis, mon cerveau avait arrêté de faire des efforts par manque d'intérêt. Et puis hop, la seconde d'après, je réalisais que j'étais viré.

Maintenant, j'ignore pourquoi tout ça m'avait atteint aussi intensément, mais j'ai ensuite littéralement nourri une rancoeur viscérale pour ce type pendant des années.

Alors voilà, toutes ces années plus tard, j'étais maintenant journaliste et, oh! ironie de la vie, je me dirigeais vers son bureau afin d'aller l'écouter commenter sa défaite cuisante aux élections.

Eh ben vous savez quoi? En entrant dans son bureau, j'ai tout d'abord remarqué ces dizaines de personnes, qui pendant des semaines, ont tout donné pour lui venir en aide. De la famille, des amis, des associés, des connaissances et tout le tra la la. J'ai vu aussi l'extrême fatigue sur son visage. Il y avait aussi ce silence pesant qui tentait de prendre le dessus sur la télé qui crachait les résultats désastreux.

Et puis hop, j'ai mis en marche mon enregistreuse et pendant les courtes minutes qu'a duré notre entretien, j'avais seulement envie de lui dire: «Félicitations mon pote».

Évidemment, ça aurait été chouette que je termine cette histoire en vous disant que depuis ce temps, le mec me reconnaît maintenant chaque fois qu'on se croise et que tout est désormais coola cool entre nous deux, mais non. Or, je n'éprouve plus de colère lorsque je le croise dorénavant. Seulement une espèce de douce empathie. C'est déjà ça de gagné.

Alors voilà. Félicitations à tous ces candidats qui en auront certainement encore quelques semaines pour se remettre de la dernière course électorale. Vous méritez tout le respect du monde.

Et puis, vive la démocratie. Oui oui. Je ne blague même pas.

J'imagine que ça finira bien par me passer.

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