Le glas de la «catho-laïcité»

Sébastien Lévesque, professeur de philosophie au Cégep de...

Agrandir

Sébastien Lévesque, professeur de philosophie au Cégep de Jonquière.

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Sébastien Lévesque
Le Quotidien

Quelle place doivent occuper les symboles religieux dans l'espace public québécois? Qu'est-ce qui relève du patrimoine et de l'histoire plutôt que de la foi? L'évêque de Chicoutimi, mgr André Rivest, et Sébastien Lévesque, professeur de philosophie au Cégep de Jonquière et spécialiste de la question abordent ce sujet brûlant.
Il y a quelques semaines déjà, la saga de la prière au conseil municipal de Saguenay connaissait -enfin- son dénouement. Dans un jugement unanime et historique, la Cour suprême du Canada a en effet donné raison au Mouvement laïque québécois, en affirmant notamment que la prière contrevient à l'obligation de neutralité qui incombe aux institutions publiques et à l'État.

Conséquemment, le maire Tremblay ne pourra plus réciter «sa» prière avant les séances du conseil. Faute de ressources pour le faire, on se souviendra cependant que la Cour suprême s'était gardée de commander le retrait des symboles religieux comme la statue du Sacré-Coeur de Chicoutimi et le crucifix de La Baie. Qu'à cela ne tienne, certains citoyens croient qu'ils devraient tout de même être retirés.

Large appui

On notera cependant qu'au Québec, le maintien des symboles religieux dans nos institutions publiques bénéficie d'un large appui. Pensons simplement au crucifix à l'Assemblée nationale, lequel est protégé par un privilège parlementaire (motion unanime du 22 mai 2008). Mais bien que leur présence semble appuyée par une majorité de Québécois, il y a tout lieu de penser que ces symboles sont tout bonnement incompatibles avec un État qui se veut véritablement laïque. À cet égard, le récent jugement de la Cour suprême est d'ailleurs riche en enseignements et en éclaircissements.

En effet, ce jugement sonne ni plus ni moins le glas de la «catho-laïcité», c'est-à-dire d'une laïcité offrant au catholicisme, religion de la majorité, un statut particulier ou certains privilèges dont les autres religions ne peuvent jouir. Dans leur défense, Saguenay et le maire Tremblay ont cependant fait appel à un tel argumentaire, arguant que la récitation de la prière faisait partie de la tradition québécoise. Parallèlement, nombreux sont les Québécois qui voient les symboles religieux comme des «marqueurs identitaires», c'est-à-dire des témoignages de notre passé et de nos valeurs. Or, selon la Cour suprême, «le parrainage par l'État d'une tradition religieuse [ou culturelle], en violation de son devoir de neutralité, constitue de la discrimination à l'endroit de toutes les autres.» (paragr. 64)

Plus explicitement encore, la Cour rappelle que «la neutralité de l'État [...] impose à celui-ci de ne pas encourager ni décourager quelque forme de conviction religieuse que ce soit. Si, sous le couvert d'une réalité culturelle, historique ou patrimoniale, l'État adhère à une forme d'expression religieuse, il ne respecte pas son obligation de neutralité. Quand cette expression religieuse crée, en outre, une distinction, exclusion ou préférence qui a pour effet de détruire ou de compromettre le droit à la pleine égalité [...], une discrimination existe.» (paragr. 78). Autrement dit, les appels à la tradition et à la majorité ne sont pas des motifs suffisants pour déroger à l'obligation de neutralité.

Bref, pour dire les choses simplement et directement, le retrait des symboles religieux présents dans nos institutions publiques irait dans l'ordre des choses. Nos institutions publiques et l'État étant en effet assujettis à un devoir de neutralité, je vois bien mal comment on pourrait justifier la présence de ces symboles sans entretenir une contradiction ou à tout le moins une certaine ambiguïté. Qui plus est, ce sont les citoyens qui font la culture, non l'État. Et puisque laïcité bien ordonnée commence par soi-même, je crois donc qu'il serait sage de la part du maire Tremblay de les retirer immédiatement. Ce faisant, il mettrait la Ville à l'abri de nouvelles contestations judiciaires qui pourraient s'avérer coûteuses.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer