Quand l'oubli nous guette...

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Une bibliothèque, pour un intellectuel, c'est plus qu'une collection de livres et de vieux papiers.

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Claude Villeneuve
Le Quotidien

Un proverbe bien connu chez les peuples de tradition orale dit: «Un vieil homme qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle». On comprend que l'ancêtre amène avec lui toute sa connaissance, sa culture, ses histoires dans la mort.

S'il n'a pu les partager, elles sont perdues à jamais, comme les connaissances, les histoires et les souvenirs qui sont stockés dans une bibliothèque sont perdus dans un incendie. Une bibliothèque, pour un intellectuel, c'est plus qu'une collection de livres et de vieux papiers. On y accumule au fil du temps les documents qui nous ont marqués. Les volumes qu'on a annotés durant ses études, les articles qui ont servi de référence à ses propres écrits et quelquefois, perdus dans une étagère, des lettres de gens disparus. Ces professeurs, avec qui on a jadis discuté un concept, les travaux marquants d'un étudiant brillant, la dédicace d'un auteur rencontré lors d'un congrès... Tout cela s'accumule au fil des années. Une bibliothèque qui brûle, c'est d'une grande tristesse. Mais que dire d'une bibliothèque qu'on doit mettre au recyclage pour faire de l'espace lors d'un déménagement? Savoir que le papier est recyclé est-il une consolation?

L'histoire

J'ai vécu cette expérience traumatisante vendredi dernier. L'Université a déménagé mon équipe et il est devenu évident que mes bibliothèques ne pourraient pas trouver de place dans les nouveaux locaux. Je me suis donc trouvé dans l'obligation de faire un grand ménage en catastrophe.

Une dizaine de bacs de recyclage plus tard, j'avais revu ma vie et effacé des pans complets de mon passé. Je n'ai jamais aimé jeter des choses. Même si j'ai une bonne mémoire, je suis plus en sécurité quand je peux retourner aux sources écrites. C'est plus prudent. Beaucoup de matériel, beaucoup d'histoire, beaucoup d'histoires, mais qui cela intéresse-t-il?

Jadis, le moindre écrit était précieux. Sans avoir à remonter au Moyen-Âge où les moines copistes consacraient leur vie à enluminer des pages, la société de laquelle je suis issu avait un très grand respect de l'écrit. Chaque feuillet dactylographié ou manuscrit avait une valeur. C'était une trace tangible de la pensée et du travail de celui ou celle qui l'avait produit. Aujourd'hui, l'information nous submerge. Chacun s'épanche sur les réseaux sociaux, des millions de pages électroniques paraissent tous les jours. Les ordinateurs nous permettent d'avoir accès en tout temps à des bibliothèques dont je n'aurais jamais rêvé à l'époque de mes études. Mais doit-on pour autant jeter nos bibliothèques?

Notre société oublie comment les choses se sont construites: avec du temps, des erreurs et des hypothèses, la plupart du temps fausses. Par exemple, pour en venir au modèle d'analyse de développement durable qui fait notre fierté aujourd'hui, il a fallu se tromper quelques fois. Il a fallu emprunter des idées à l'un et l'autre qui poursuivaient leur propre logique. Comprendre les intentions derrière les discours, revenir aux sources, encore et toujours. De ce bricolage intellectuel mis à l'épreuve des faits par des générations d'étudiants l'outil est devenu ce qu'il est et il est enseigné dans le monde entier. On a jeté les documents qui auraient pu permettre de raconter cette histoire-là. Mes souvenirs restent, mais peut-on faire confiance aux souvenirs?

Dorénavant, vous devrez me croire sur parole. Vous pourrez aussi dire que je radote, je suis devenu un vieil homme.

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