Le règne de la beauté

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Il y a 66 ans, l'auteur Boris Vian publia sous le pseudonyme de Vernon Sullivan un roman intitulé Et on tuera tous les affreux.

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Joël Martel
Le Quotidien

(Chicoutimi) Il y a 66 ans, l'auteur Boris Vian publia sous le pseudonyme de Vernon Sullivan un roman intitulé Et on tuera tous les affreux. Récit halluciné donnant dans la critique sociale et flirtant même avec certains thèmes récurrents de la science-fiction, ce roman de Vian brossait avec un humour caustique le portrait d'une société où le culte de la beauté finirait par éradiquer notre conception de la morale.

Or, les décennies qui ont suivi la publication de ce roman ont démontré avec brio qu'au-delà de son habillage fantaisiste, Et on tuera tous les affreux n'était pas que le fruit d'une imagination fertile. En effet, bien que le genre humain ait toujours entretenu une fascination pour la beauté, notre rapport contemporain avec celle-ci tient maintenant davantage de l'obsession. De ce fait, lorsqu'il est question d'obsession, la raison quitte parfois le navire et hop, on a ainsi droit à des dérapages qui devraient laisser quiconque perplexe.

Parmi ces dérapages collectifs au nom de la beauté, la saga entourant Stéphanie Beaudoin en est un exemple concret. Pour la petite histoire, celle que l'on surnomme sans le moindre malaise la «cambrioleuse sexy» a donc plaidé coupable cette semaine à plus d'une quarantaine d'actes d'accusation. On apprenait alors du même coup que depuis l'arrestation de la cambrioleuse, celle-ci avait reçu un nombre plutôt impressionnant d'invitations à poser pour plusieurs médias dont notamment le Figaro et Paris Match.

Que des médias populistes s'adonnent à une telle pratique, on ne s'en étonnera point. On n'en est pas au premier flagrant manque de jugement de la sorte et croyez-moi, nous n'avons encore rien vu. Ainsi, on aura beau déchirer sa chemise au nom du gros bon sens, tant que le public en redemandera, le bon goût aura suffisamment de temps pour visionner la totalité des épisodes du téléroman Virginie sans même avoir à se pointer le bout du nez où que ce soit.

De toute façon, le coeur du problème ne réside pas dans cet opportunisme crasse, mais bien dans le message qu'une telle initiative sous-entend. Non seulement on peut en décoder que la beauté place quiconque au-dessus de la mêlée, mais en plus, elle ne fait qu'amplifier cette course désespérée et surréaliste à la beauté dans laquelle tout un chacun est plongé, et ce, d'une façon ou d'une autre. En d'autres mots, si vous ne correspondez pas aux standards aliénants de la beauté, prenez votre trou, laissez les beaux prendre ce qu'ils veulent et si jamais il reste encore quelques miettes après tout ça, n'oubliez pas de les remercier deux fois plutôt qu'une.

Alors on fait quoi maintenant? On se révolte et on emprisonne les beaux et les belles? Évidemment non. La beauté, c'est un peu comme la loterie. Alors on ne commencera pas à en vouloir à ceux et celles avec qui la nature a été plus généreuse. Ce n'est pas de leur faute après tout. Et puis, même si l'on correspond aux standards de beauté, cela ne nous garantit pas assurément une tranquillité d'esprit. Et pour s'en convaincre, on n'a qu'à visionner le documentaire Beauté Fatale qui a été diffusé cette semaine sur les ondes de Télé-Québec. Bien que plutôt maladroit dans son approche du sujet, il reste que le documentaire mettant en vedette Léa Clermont-Dion contient quelques segments qui invitent à la réflexion. Ici, je pense principalement à cet extrait où la chanteuse, animatrice et productrice Mitsou se confie sur son rapport quant à la beauté. Alors que celle-ci revient sur ces années où elle incarnait en quelque sorte ce culte de la beauté, Mitsou remet en contexte cette course interminable à la perfection dans laquelle elle était prisonnière et, du coup, elle y va d'une affirmation à donner froid dans le dos: "Ça faisait trente ans que j'espérais ne pas avoir mon corps.» On se sent subitement moins moche.

À la fin, peut-être que notre grand problème avec notre rapport à la beauté, c'est qu'on a perdu de vue que c'est dans la tête que ça se passe. Et pour ce qui est de la beauté telle que dictée par les standards de la société, on peut au moins se consoler en se disant que de toute façon, celle-ci est condamnée à l'obsolescence programmée. Ouep, la nature est cruelle avec tout le monde, même avec les beaux.

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