Madame Lulu

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Joël Martel
Le Quotidien

À gauche, il y a madame Pauline, à droite, il y a madame Carrière et juste en avant, il y a madame Lulu.

Pour la petite histoire, madame Lulu, elle a 92 ans et elle habite seule. Elle a un petit chien, Benji, qui n'arrête jamais de japper, mais aussitôt que vous vous approchez de lui, il devient fou comme un balai et il vous lèche la main comme si elle était faite en chocolat.

Il y a quelques mois de ça, madame Lulu me demandait ce qu'il fallait faire pour se désabonner du journal. Je lui avais alors répondu avec humour que même si j'étais dans la boîte, la seule façon que je connaissais pour se désabonner, c'était de faire comme moi, soit de ne pas payer son abonnement.

C'est alors que madame Lulu m'a expliqué qu'elle prévoyait cesser son abonnement, car à son âge vénérable, voilà que ses yeux commençaient à lui faire défaut. Sur le coup, j'ai peut-être eu l'air de ne pas en être trop affecté, mais vous le devinerez, si je vous en parle après tout ce temps, c'est que l'histoire ne m'est jamais sortie de la tête.

Et puis comme la vie est drôlement faite parfois, alors que j'étais en train de vous écrire ça, voilà que ma blonde arrivait de sa tournée des voisines et qu'elle me disait qu'il semblerait que madame Lulu ne se soit toujours pas désabonnée. Maintenant, à savoir si c'est parce que ses yeux tiennent bon ou si c'est seulement parce qu'elle a continué de payer, faudra que je lui demande. On verra ça aujourd'hui. Votre aujourd'hui où vous me lisez bien entendu.

Je vous raconte tout ça, car tout autour de nous, il y a la vie qui passe et lorsque l'automne arrive, j'ai comme l'impression que tout ça nous saute davantage aux yeux. Par exemple, il y a quelques jours, un de mes grands amis me racontait qu'il avait passé une partie de la journée à magasiner une nouvelle voiture pour son père. Comme celui-ci est maintenant à la retraite, il repousse sans cesse le projet d'acheter une voiture, car il ne peut chasser l'idée que ce sera peut-être sa dernière.

Il y a aussi mon père qui me parlait, il y a quelques jours, de son mode de vie. «Tu sais Joël, je ne peux pas me permettre de rentrer en prison pour vingt ans. À l'âge que j'ai, je finirais mes jours en-dedans et pour être franc avec toi, ça ne me tente pas vraiment.» Alors voilà, le vieux loup en est à tirer un trait sur une vie digne d'un film de Martin Scorsese.

Mais vous savez ce qui me fascine dans tout ça? C'est que malgré leur âge, toutes ces personnes sont toujours jeunes. Je pense ici à mon père qui, lorsqu'il me raconte ses mille et une histoires de voyous, ses yeux s'allument, ses bras s'animent et c'est comme si soudainement, le temps n'existait plus. Même chose lorsque madame Lulu me parle de son fils qui a traîné ses suces de bébé jusqu'à la maternelle avant qu'elle ne les jette dans le foyer. Tout d'un coup, comme par magie, c'est comme si madame Lulu avait à nouveau mon âge.

Je pense aussi à mon beau-père qui, alors que nous rangions ses 33-tours dans mon garage, me racontait les histoires autour de chaque disque. «Ce groupe-là était venu jouer à Alma. Et puis ça, j'écoutais ça le soir avant d'aller en ville avec mes amis. Et ça, c'était pour tester les systèmes de son. Tu l'écouteras, tu vas voir, c'est comme si un train passait de bord en bord de ton garage!»

Ce qui me saute aux yeux, c'est que le temps n'est qu'un point de repère. Un peu comme un grand livre dans lequel on peut se promener au gré de nos envies. Parfois, il sert à rappeler qu'on ne paie pas son abonnement au journal, mais la plupart du temps, c'est en quelque sorte un petit coffre à trésors dans lequel on y remise des bouts de vie qui ne demandent qu'à être partagés. J'imagine que ça finit par s'apprivoiser.

Mais bon, on a façonné un monde où tout est prétexte à oublier que le temps file. Or, le temps file vraiment et il n'y pas de honte à cela. On n'y peut tout simplement rien. Et dans quarante ans, lorsque les voisins viendront parler à monsieur Joël, à gauche, il y aura toujours madame Pauline, à droite, il y aura toujours madame Carrière et en avant, il y aura toujours madame Lulu.

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