Ceci n'est pas une pipe

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Joël Martel
Le Quotidien

(Chicoutimi) Va falloir qu'on m'explique un truc.

Mais avant, j'ai une histoire à vous raconter.

Alors voilà, ça commence avec une femme dans la vingtaine. Voyez-vous, sans trop entrer dans les détails, on peut présumer que la femme en question a eu ce qu'on appelle une vie plutôt compliquée. Du genre qu'à l'âge de douze ans seulement, elle tentait déjà de s'enlever la vie. Ciao ciao, la compagnie. Maintenant, je l'ignore pour vous, mais en ce qui me concerne, la principale tragédie avec laquelle je devais composer à l'âge de douze ans, c'était de ne pas pouvoir me laisser pousser les cheveux, sous peine de ne plus avoir droit à mon argent de poche et ainsi, de ne plus pouvoir aller me louer des jeux de Super Nintendo au club vidéo.

Au fil des années, les choses ne se sont pas vraiment améliorées pour la jeune femme. Mais vraiment pas. À un point tel que cette femme a cumulé les tentatives de suicide comme d'autres collectionneraient les souvenirs de voyage. Une quinzaine en tout. Or, si un type qui se tape une quinzaine de voyages autour du monde en quelques années seulement mérite le titre de globe-trotter, quelqu'un qui tente autant de fois le «Grand Voyage» mérite de toute évidence le titre de personne en détresse.

Conspiration cosmique ou cruelle ironie du destin, voilà qu'à toute cette détresse, divers ennuis de santé physique et mentale se sont ajoutés à la triste feuille de route de la jeune femme. Quand on dit que ça peut toujours aller plus mal.

Et puis hop, par une journée de mai, même Dieu en personne ignore pourquoi, la jeune femme s'est dit que ça ne serait peut-être pas une si mauvaise idée que ça d'entrer dans un hôpital, de se faire passer pour une infirmière pour enfin repartir avec un bébé naissant.

Maintenant, je dis ça comme ça, mais dans la constellation surréaliste d'idées pas possibles qui ont pu me passer par la tête au cours de mon existence, j'ai beau fouiller rigoureusement, il n'y a rien s'apparentant de près ou de loin à un vol de bébé naissant. Même qu'en y réfléchissant le plus intensément du monde, je n'arrive pas du tout à trouver un seul avantage au fait de voler un bébé. Il n'y a tout simplement aucune logique qui peut motiver qui que ce soit à voler un bébé. Donc vite comme ça, en tant que psychiatre de salon certifié, je suis comme un peu légèrement style genre tenté de croire que quiconque concrétise un tel projet, envoie en quelque sorte un important signal de détresse.

Certes, un tel agissement correspond en toutes lignes à la description d'un crime, or à l'image du tableau «La trahison des images» de René Magritte, ceci est-il vraiment une pipe? Du coup, on baigne en quelque sorte dans la théorie du mort au musée. En d'autres mots, si un type décède dans un musée, bien qu'il s'agisse d'un événement s'étant déroulé dans un lieu à vocation culturelle, on demandera aussitôt l'assistance d'un médecin ou d'un policier et non celle d'un critique d'art. Avec cette histoire de kidnapping de bébé naissant, on est un peu dans le même genre de tableau non?

Que l'on se comprenne, il est tout à fait logique et compréhensible que quiconque décide de voler un bébé naissant ait à en répondre. Toutefois, il me semble tout à fait légitime de se demander si en condamnant cette personne à une peine de prison, on applique vraiment le bon médicament sur le bobo.

Évidemment, on peut aussi prétendre qu'en condamnant une voleuse de bébé à une peine du genre, on lance un message à ceux et celles qui pourraient avoir la même idée, mais entre vous et moi, il y a certainement une raison expliquant que les enlèvements de bébé naissant dans les hôpitaux, ça arrive encore moins souvent que la coupe Stanley à Montréal.

Peut-être que c'est tout simplement parce que pour en venir à faire un truc comme ça, on doit avoir perdu bien des points de repère. Du coup, si on en est rendu là, j'ose imaginer qu'on en n'a rien à cirer des conséquences et tout le tra la la.

Mais bon, peut-être aussi que c'est moi qui suis tout mélangé entre troubles mentaux et comportement criminel. En fait, plus j'y pense et ça doit être ça qu'on devra m'expliquer un de ces quatre.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer