Visite chez Madame Lulu

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Joël Martel
Le Quotidien

CHRONIQUE / Alors hop, plus les semaines avançaient et plus je m'enfonçais dans une culpabilité pas possible. Le truc, c'est qu'avec les vacances et les activités qui nous avaient menés à Montréal et fait visiter des gens ici et là, ma bonne amie Madame Lulu en avait écopé. Ainsi, alors que je m'étais fait un devoir (et un honneur) de rendre visite chaque semaine à mon ancienne voisine, j'avais lamentablement échoué dans mon projet.

Maintenant, vous savez comment c'est, plus on repousse la prochaine visite et plus on s'imagine des scénarios pas possibles. Du coup, j'en étais rendu à croire que dès que Madame Lulu me reverrait, elle me bondirait au cou tout en maudissant mon infidélité et bien que je savais parfaitement qu'une telle chose était de l'ordre de l'impossible, une partie de mon esprit tordu arrivait presque à y croire.

Puis, par un beau soir d'été, ma mère est venue prendre des nouvelles de Julie, Charlot et moi et c'est alors qu'elle m'a raconté avoir rencontré une des filles de Madame Lulu : « Je lui ai dit que vous étiez partis un moment à l'extérieur de la ville », que ma mère a lancé.

« Avec un peu de chance, Madame Lulu l'apprendra et peut-être qu'elle m'en voudra moins lorsque je mettrai fin à mon silence radio », que je me suis dit intérieurement. Et puis, ça a fait comme dans les films, quand un type pensait avoir pensé tout bas, mais qu'en fait, il avait pensé tout haut. « Peut-être que Madame Lulu va l'apprendre et se dire que c'est pour ça que tu n'es pas allé la voir depuis deux ou trois semaines », que Julie a dit.

Ici, disons que ça a été pour moi le coup final et la seconde d'après, il était bien clair dans mon esprit que dès que ma mère repartirait, je bondirais dans la voiture pour aller rendre visite à Madame Lulu avant que ce soit l'extinction des feux à la résidence où elle habite.

C'est donc en arrivant devant la porte de la grande chambre de Madame Lulu que j'ai réalisé à quel point mon imagination était complètement en mode déraillage. Car au lieu de la scène explosive que je m'étais rejoué des milliers de fois dans ma tête, j'ai eu droit à un tout autre film. 

Tout d'abord, la porte sur laquelle je m'apprêtais à cogner pour signaler mon arrivée était déjà ouverte, une marchette faisant office de « bloqueur » de porte. Puis, à l'intérieur de l'appartement, Madame Lulu n'était pas seule, mais en compagnie de sa voisine de pallier, la souriante Camille et puis hop, un nouveau que je ne connaissais pas qui, si ma mémoire est bonne, s'appelait Claude. C'était certainement un autre nom, mais bon, je fais ce que je peux.

J'ai donc lancé un « Madame Lulu ? » à travers l'ouverture de la porte et aussitôt, Camille et Claude se sont retournés vers moi, mais pas Madame Lulu. J'ai peut-être répété l'exercice deux fois, mais ça m'a semblé durer une éternité, car en ce qui me concerne, se sentir un peu idiot, ça me donne l'impression que le temps s'étire.

J'ai alors décidé d'entrer dans la chambre et quand Madame Lulu a enfin été en mesure de bien voir mon visage, je ne vous cacherai pas que son grand sourire m'a fait un bien pas possible. J'ai tout de suite voulu justifier mon absence tout en tentant d'altérer légèrement la réalité en disant que mon silence radio avait certainement duré au moins deux ou trois semaines. « Ouep mon Joël, ça allait faire quatre semaines en fait », qu'elle m'a répondu. Je vous le dis, y a aucun moyen de les arnaquer ces gentilles vieilles dames.

Madame Lulu s'est ensuite levée et on s'est donné un gros câlin, puis un deuxième. Elle m'a ensuite présenté à son ami Claude et il a rapidement fait le lien : « C'est le type qui écrit parfois sur toi dans le journal ? »

J'ai souri en guise d'approbation, un peu gêné et Madame Lulu a aussitôt enchaîné : « En plein ça et quand je vais partir, j'espère qu'il écrira un beau dernier texte sur moi. »

Tout le monde a bien rigolé, mais j'ai vite mis fin à cela en disant : « Oui, mais vous devrez patienter encore un bon moment, car avant cela, je voudrais écrire un truc sur votre centième anniversaire. »

Ça ne sera pas avant au moins 6 ou 8 ans (je suis encore plus nul avec les âges qu'avec les noms). 

Mais ce que je n'ai pas dit à Madame Lulu, c'est que les choses les plus inspirantes, ce ne sont pas nécessairement les grandes étapes de la vie, mais bien ces petites visites qui pourraient pourtant sembler si banales. 

Gageons qu'elle ne l'aura pas vue venir cette chronique-là.

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