Pas drôle

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CHRONIQUE / C'était en 1987. (123rf)

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Joël Martel
Le Quotidien

CHRONIQUE / C'était en 1987.

J'étais là dans l'autobus et par la fenêtre, je pouvais voir la mère de mon ami Christian qui me regardait comme si j'étais le dernier des pauvres cons. Je savais qu'elle me regardait comme le dernier des pauvres cons, car moi-même, j'étais là à me répéter en boucle dans ma tête: «Est-ce que je viens vraiment de faire une joke de crotte devant elle?»

Je n'en revenais pas d'avoir fait ça parce que moi-même, je n'ai jamais trouvé ça drôle les farces de caca.

Le truc, c'est que les gars qui étaient gentils avec moi à l'école avaient l'air de trouver ça ben drôle des blagues comme ça, donc si tu veux que ton public t'aime, bien tu t'adaptes.

Et hop, c'est donc à sept ans que j'ai commencé à réaliser qu'il valait mieux faire rire deux ou trois personnes en t'incluant dans ce nombre, plutôt que d'en faire rire des centaines, mais en t'excluant de ça.

Or, il faut croire que je n'avais pas entièrement retenu la leçon, parce que la sensation que j'ai ressentie en me faisant dévisager comme ça par la mère de mon ami Christian, eh bien, j'ai eu le malheur de la ressentir à nouveau une dizaine d'années plus tard, lors d'un party chez mon ami Fred Juair.

Il y avait mon amie Dom qui jouait du piano et là, comme le roi des douchebags, j'ai lancé: «J'ai toujours trouvé qu'une fille qui joue du piano, c'est bandant!». Cette fois-là, ce n'était pas un seul regard de dégoût auquel je faisais face, mais plusieurs et qui plus est, il s'agissait de ceux de mes amis et amies.

Pourquoi avais-je dit ça? C'est la question qui me hante depuis le premier centième de seconde qui a suivi cette affirmation complètement idiote.

Mais voilà que tout récemment, j'ai réalisé que si j'en étais venu à lancer un truc aussi macho, sexiste et poche, c'était par manque de repères. Je n'avais personne à qui m'identifier, alors je regardais la télé, je me faisais une idée de comment on devait agir dans la vie pour être cool, je reprenais des expressions que les gens semblaient trouver cool et sinon, je faisais des gestes que le monde semblait trouver cool. En d'autres mots, j'étais retombé sans m'en rendre compte dans le même espèce de piège que le truc de la blague de crotte en me disant que ma gang avait l'air d'aimer ça.

Et puis hop, il y a eu ce truc de piano et j'ai réalisé que non seulement, c'était pas du tout moi de lancer des trucs machos et/ou dégradants et qu'en plus, ça donnait aux gens le pouvoir de me regarder comme le dernier des pauvres cons.

Maintenant, je ne vous raconte pas ça pour vous faire la morale. Je vous dis ça juste parce qu'en repensant à ces deux histoires faussement banales, ça m'a fait réaliser qu'inconsciemment, je donne déjà des repères à mon enfant pour lui éviter de vivre le même traumatisme. Par exemple, si je l'entends faire une blague pas drôle et que je sais pertinemment que ça vient d'un ami «cool», j'en profite pour lui dire pourquoi ce n'est pas drôle. C'est un exercice plutôt agréable en fait, parce que c'est une belle occasion concrète d'approcher des enjeux qui, autrement, seraient beaucoup plus complexes à identifier.

De trouver l'équilibre entre se respecter tout en respectant les autres est beaucoup plus ardu qu'on ne pourrait le croire. C'est pratiquement de calibre olympique. Alors pourquoi ne pas encourager ses enfants à s'exercer dans cette discipline dès le jeune âge?

Peut-être suis-je candide de penser ainsi, mais tout ça me fait réaliser que les changements de mentalité, c'est un peu comme l'hygiène. Pour nous, c'est une évidence, mais pour ceux et celles qui vivaient à l'époque où on a réalisé que c'était primordial de se laver, ça a dû en déstabiliser plusieurs.

Évidemment, faire progresser les mentalités, ça peut parfois prendre une ou deux générations, notamment en ce qui concerne certains sujets plus délicats, mais une chose est certaine, c'est que la norme finit toujours par s'améliorer.

Reste que c'est quand même ironique que tout ça parte d'une blague de caca.

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