Les feuilles mortes

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La maison était en vente depuis déjà quelques mois. (PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE)

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PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Joël Martel
Le Quotidien

La maison était en vente depuis déjà quelques mois.

Mais bon, vous savez comment c'est.

On finit par s'habituer à la pancarte et au fil des mois, on réussit presque à nier son existence.

Et puis hop, un matin, votre amoureuse arrive en larmes et vous annonce que c'est fait.

Maintenant, avant de bloquer mon numéro de téléphone et mes courriels afin de ne pas avoir à vous défiler dans l'éventualité où j'aurais besoin de vos bras pour déménager, eh ben, ce n'est pas moi qui vends sa maison, mais bien madame Pauline et monsieur Hubert, nos voisins de gauche.

Ce qui est quand même un peu drôle dans tout ça, c'est que comme bien des histoires d'amitié, la complicité qui s'est établie au fil des années entre ma blonde Julie et madame Pauline, ça a débuté de façon un peu laborieuse.

Comme madame Pauline aimait bien faire brûler des feuilles mortes, je crois que la première fois que Julie s'est adressée à notre voisine, c'était pour lui signaler que la boucane, elle commençait à en avoir sa claque.

Et puis un jour, il y a Julia qui est arrivée à la maison et elle a demandé à Charlot s'il voulait jouer avec elle. Julia, c'était l'arrière-petite-fille de madame Pauline et bien que Charlot n'avait alors que deux ans, les deux enfants ont fini par s'apprivoiser.

On a connu ensuite Sylvie, la grand-mère de Julia et sans que je ne m'en rende compte vraiment, j'ai fini par m'attacher à tout ce beau monde. Ça, je crois que c'est nécessaire de le préciser, parce que même si je me débrouille bien pour faire savoir ce genre de choses à l'écriture, dans la vraie vie, je suis assez nul là-dedans.

On aura donc passé cinq années à vivre à côté de madame Pauline et monsieur Hubert. Cinq ans à s'échanger des services. Une fois, c'était pour demander des oeufs ou de la farine, comme dans les films. Les années où on avait du mal à boucler les fins de mois et qu'on ne pouvait pas engager un service de déneigement, monsieur Hubert venait souvent déblayer notre entrée avec son souffleur lors des grosses tempêtes sans même que nous lui ayons demandé.

Et puis l'été, chaque fois que je faisais des frites, on en gardait un bol pour les voisins.

En fait, faut croire qu'on a peut-être un peu exagéré sur les frites, car à force d'envoyer Charlot leur en porter, il a pu se fabriquer un petit passage secret dans la haie de cèdres qui sépare nos maisons.

Il y a aussi eu cette fois où madame Pauline m'avait appelé et étant donné qu'elle était à l'extérieur de la ville, elle avait besoin de moi pour aller vérifier si elle avait bien débranché un fer à friser. Elle m'avait indiqué où était cachée la clé de la maison. Cette semaine-là, mon nerf sciatique était coincé et je me souviens que j'avais hurlé de douleur en grimpant les escaliers jusqu'au deuxième étage pour ensuite me rendre compte que le fer à friser en question était au rez-de-chaussée. Maintenant, petite confidence, mais ce jour-là, j'ai enfin pu répondre à une des plus vieilles interrogations qui me hantaient depuis que nous avions élu domicile dans notre maison: «Est-ce que les voisins peuvent me voir par la fenêtre du deuxième étage lorsque je fais pipi?»

Et sinon, je pense aussi à cette fois où monsieur Hubert nous a fait don de son La-Z-boy qui était dans le sous-sol. Je m'étais enfargé dans la dernière marche et j'étais tombé face première sur le divan, ce qui m'avait fendu une lèvre.

Alors que je vous raconte tout ça, je vais vous avouer que j'étais peut-être plus attaché à eux que je ne pouvais le croire. Ça fait quand même pas mal de bons souvenirs tout ça.

Merci pour tout madame Pauline et monsieur Hubert. Vous allez nous manquer.

Et enfin, je vous promets que lorsque le nouveau voisin arrivera, je ferai un petit effort pour sympathiser.

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