Savoir apprécier ce qu'on a

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CHRONIQUE / Sur le lac, un couple de canards nage autour de la grande plaque de... (123RF)

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Nicole Huybens
Le Quotidien

CHRONIQUE / Sur le lac, un couple de canards nage autour de la grande plaque de glace que le trop pâle soleil de ce drôle de printemps ne parvient pas à faire disparaître. Chaque année, ils sont le signe d'un été qui paraît aujourd'hui si improbable. Ils rappellent qu'une année académique s'est terminée samedi à l'université avec le faste de la collation des grades. On devrait pouvoir bientôt bêcher, semer, regarder pousser les légumes, les fleurs et même le gazon... bientôt.

La forêt secoue ses branches, les bourgeons se demandent quand ils vont pouvoir enfin déployer leur vert. Aux mangeoires, les oiseaux ont changé, sauf les mésanges, fidèles toute l'année. On mange à nouveau du crabe et des crevettes et on sort sans botte ni tuque. Miracle de la lumière, les crocus mettent une petite touche de blanc et de bleu dans le gris et le jaune sale des platebandes et du gazon écrasé sous les tonnes de neige de l'hiver. La lumière revenue, les géraniums sur l'appui de fenêtre filent vers elle et perdent les pétales de toutes leurs fleurs sur le plancher.  

Ce changement de saison nous donne l'occasion de prendre conscience du temps qui passe et des splendeurs renouvelées de la planète que nous habitons. Tant d'humains vivent dans des villes tentaculaires, entourés à l'année de béton et d'acier ou dans des bidonvilles de tôles et de passages encombrés d'ordures. Il me semble que ce serait si difficile d'y célébrer les merveilles de la vie qui revient. Travailler et vivre ici au 21e siècle est un privilège que peut-être nous ne mesurons pas toujours à sa juste valeur. Nos si grands espaces ne nous émerveillent peut-être plus assez, sauf si nous les regardons avec les yeux des autres, ceux qui voient nos paysages pour la première fois. Alors je l'écris pour le rappeler, pour me le rappeler à moi-même aussi, inlassablement, pour continuer à savoir au fond de moi que malgré l'hiver, vivre ici toutes les saisons est un bonheur.

Vivre des moments de lien absolu avec une nature qui s'éveille m'éveille moi aussi. J'aime beaucoup la solitude, le silence, la pensée qui s'envole et élabore les esquisses d'une journée qui s'annonce, les grandes lignes d'un projet qui s'amorce. Je pense, je philosophe, je me relie à ma famille, aux autres, à la vie sous toutes ses formes par cette conscience dégagée des bruits assourdissants des moteurs, des guerres, des mauvaises nouvelles du monde et des soucis quotidiens qui m'assaillent, dès que je reviens devant l'écran de l'ordinateur.

Toute ma vie, j'ai voulu vivre dans la forêt, c'était comme un appel d'un autre âge à ma conscience de femme d'aujourd'hui. Les arbres sont les piliers et le ciel le dôme de ma cathédrale. C'est là que me vient cette intime et ancestrale conviction que la nature est notre partenaire de vie et pas un objet-machine manipulable uniquement en fonction de nos toujours plus nombreux « besoins ». Le droit que s'est attribué l'humanité de faire ce qu'elle veut avec tout ce qui est non-humain sur la planète est aujourd'hui à revoir, c'est la responsabilité et le défi de nos générations. On peut aimer la nature pour soi-même, comme un merveilleux décor qui enchante nos matins. Mais il faudrait aussi pouvoir l'aimer pour elle-même.

Cet amour difficile et désintéressé pourrait garantir à ceux qui nous suivront un monde dans lequel les poissons, les oiseaux et les mammifères marins ne mourront plus en avalant du plastique et les abeilles n'agoniseront plus en ramenant dans les ruches les pesticides de nos cultures. Dans les siècles qui s'en viennent, d'autres pourront alors eux aussi profiter des canards, des crocus, des oiseaux aux mangeoires et d'une plaque de glace qui met trop de temps à fondre...

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