Le dilemme

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CHRONIQUE / Ils ne sont plus que deux. Le père et sa fille. Ils ont eu des... (123rf)

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Claude Villeneuve
Le Quotidien

CHRONIQUE / Ils ne sont plus que deux. Le père et sa fille. Ils ont eu des petits qui n'ont pas survécu. Il faut dire qu'ils avaient la même mère. Rassurez-vous, il ne s'agit pas de faits divers sur une famille dysfonctionnelle! On parle ici des deux derniers loups de l'Isle Royale.

Longue de 75 kilomètres et large de 14, c'est la plus grande île du lac Supérieur. Elle appartient aux États-Unis et est devenue un parc national en 1941. L'île présente une population d'un millier d'orignaux qui descendent d'animaux venus probablement de la rive canadienne située à 24 kilomètres au nord, à la faveur d'un hiver rigoureux qui leur a permis de traverser sur la glace au début du 20e siècle (1912). Dix ans plus tard, les caribous forestiers, dont la présence était attestée depuis le 17e siècle, avaient disparu. On étudia la population d'orignaux et sa dynamique dès 1930, comme en témoigne le livre The Moose of Isle Royale d'Adolf Murie paru en 1934. Par la suite, de très nombreuses études, incluant l'effet du broutage sur la végétation ont été poursuivies dans les années 1940 et 1950.

Consanguinité

Les orignaux de l'Isle Royale ont vécu sans prédateurs et leur population n'a cessé d'augmenter jusqu'à ce qu'un autre pont de glace se forme autour de 1948. Cette fois, ce sont des loups qui ont traversé. Depuis 1953, des scientifiques se succèdent pour étudier les interactions entre ces deux espèces dans un écosystème simplifié qui ne comporte que le tiers des espèces normalement présentes dans la forêt boréale à cette latitude. En 1958, Durward L. Allen, un célèbre professeur d'écologie à l'Université Purdue, initia ce qui allait être la plus longue étude sur les interactions entre ces deux populations. Elle se poursuit encore aujourd'hui, 20 ans après son décès.

Dans les années 1980, l'Isle Royale comptait environ 25 loups pour 1000 orignaux, mais les loups se sont mis à diminuer malgré la nourriture abondante. On imagine que la consanguinité a joué un rôle important dans la population de loups. En effet, des études génétiques ont montré que tous les loups de l'île descendaient d'une même femelle. Les éleveurs de chiens de race connaissent bien ce problème et ils cherchent à se procurer des animaux reproducteurs qui proviennent d'autres élevages pour en prévenir les effets.

Le 16 décembre 2016, après des années de débats, le National Park Service a présenté un plan pour implanter une nouvelle population allant jusqu'à 30 loups dans le parc de l'Isle Royale. Cela ne fait pas l'affaire de tout le monde, car il y a un dilemme. Si les populations d'orignaux et de loups ont été amenées naturellement, peut-on intervenir dans le parc qui a une mission de conservation pour favoriser une espèce au détriment d'une autre?

Intervenir, oui ou non?

Les tenants de l'introduction sont pourtant motivés par de bonnes raisons: si les orignaux restent sans prédateurs, ils vont surbrouter la végétation et risquent de faire disparaître ou de changer la dynamique de certaines espèces. C'est ce qu'on observe à Anticosti avec le Cerf de Virginie ou à Terre-Neuve avec l'orignal, deux espèces introduites par les humains qui se sont multipliées en l'absence de prédateurs. Pour les autres, il faut laisser faire la nature et accepter que les loups disparaissent comme ils sont venus. Nous devons nous contenter d'observer la nature en action sans y intervenir.

Ce genre de dilemme est plus courant que l'on pense en science. La posture de l'observateur détaché du sujet qu'il étudie est une vue de l'esprit. Par nos choix, nous intervenons sans cesse dans les systèmes naturels, directement ou indirectement. Ainsi, on peut tenter de protéger le caribou forestier en refusant d'intervenir dans son habitat, mais si les changements climatiques contribuent à son affaiblissement, devrons-nous nous contenter d'observer?

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