La nature de la Nature

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CHRONIQUE / Je suis toujours mal à l'aise avec les commentaires qui... (Photo 123RF)

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Claude Villeneuve
Le Quotidien

CHRONIQUE / Je suis toujours mal à l'aise avec les commentaires qui accompagnent les documentaires sur la nature. Malgré des images époustouflantes et une facture soignée, les auteurs des textes d'accompagnement gâchent la valeur scientifique du produit final. Sous prétexte de vulgarisation, on y raconte le plus souvent n'importe quoi.

J'en prends comme exemple l'emploi de formules comme: «Cet animal a évolué pour ...» ou encore «Les espèces dans cet écosystème doivent maintenir son équilibre ...». Ces expressions, en apparence anodines, portent un bagage qui n'est pas représentatif de la réalité ni des bases scientifiques de la biologie évolutive.

Cette science nous apprend en fait que l'évolution n'est pas un phénomène déterministe, c'est-à-dire qu'elle n'est pas dirigée vers un but et qu'elle ne procède pas par des étapes prévisibles. Charles Darwin nous a appris, il y a plus de 150 ans, que le moteur de l'évolution est la sélection naturelle. Cette dernière, souvent résumée par la formule «la survie du plus apte», signifie que lorsque des individus de la même espèce sont confrontés à une condition limitative du milieu, celui qui tirera le mieux son épingle du jeu survivra et pourra passer ses gènes à la génération suivante.

Comme je dis à mes étudiants: «Au Cégep de la vie, il n'y a que deux cours, Survie 101 et Reproduction 101, et le premier est un prérequis absolu pour faire le second.» Ainsi, comme le remarquait Darwin, et bien avant lui Linné, les plantes et les animaux font beaucoup plus de descendants à chaque génération que le milieu ne peut en accueillir. Seuls les plus aptes, c'est-à-dire les mieux préadaptés survivent. Cette préadaptation peut prendre diverses formes. Dans certains cas, c'est le plus fort, le plus intimidant ou au contraire, c'est le mieux dissimulé, le plus rusé ou simplement le plus chanceux qui se trouve là où le prédateur ne l'attend pas qui va survivre.

Dans les périodes de stabilité, l'évolution est donc conservatrice. Les plantes et les animaux se ressemblent d'une génération à l'autre et l'observateur se dit que «la Nature est bien faite» puisque d'une génération à l'autre, les choses semblent immuables. Il en va de même pour «l'équilibre» des écosystèmes. Puisque les populations d'organismes interagissent les unes avec les autres et avec leur milieu, les écosystèmes changent très lentement dans le temps et se maintiennent autour d'un équilibre dynamique.

En revanche, lorsqu'une perturbation d'origine humaine ou naturelle change brutalement les conditions du milieu, c'est une nouvelle donne. Dans le cas d'un incendie ou d'une coupe en forêt boréale par exemple, le milieu ouvert sera recolonisé par les espèces qui sont présentes à proximité ou celles dont les graines ont survécu au désastre. La nouvelle forêt ressemblera à terme à celle qui a été détruite parce que les espèces sont préadaptées aux conditions du climat local. Il n'y a pas de plan déterminé, simplement un effet du hasard et de la nécessité comme le résumait le titre du livre paru en 1970 sous la plume de Jacques Monod, prix Nobel de médecine en 1965.

Ainsi, les plantes et les animaux n'évoluent pas pour quelque chose. Ils évoluent en fonction des contraintes du milieu. C'est pour cela que des espèces comme l'agrile du frêne introduites dans de nouveaux milieux deviennent invasives. Elles sont préadaptées aux conditions locales et elles réussissent mieux que les espèces indigènes qui ne sont pas préadaptées au nouvel arrivant.

La biologie évolutive est pleine d'exemples qui démontrent que les espèces ont foisonné et buissonné dans l'histoire de la Terre et la Nature avec laquelle nous vivons aujourd'hui n'est pas meilleure ni moins bonne que celle d'il y a cinq ou dix millions d'années. Elle est différente. C'est tout. La Nature n'a ni éthique ni projet. La Nature est, c'est tout. C'est notre regard, nos fantasmes et nos valeurs qui lui prêtent des intentions.

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