En attendant mon Ovila

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«Inutile de vous dire que ce n'est pas facile tous les jours et que, parfois, je donnerais cher pour qu'il éclaire des bâtisses ici plutôt qu'à neuf heures de route au nord de Chapais, mais bon, c'est la vie.»

123RF

Patricia Rainville
Le Quotidien

CHRONIQUE / La grève des travailleurs de la construction n'aura duré que sept jours. Elle a évidemment fait la manchette durant cette dernière semaine, comme c'est le cas chaque fois que les chantiers de construction québécois se vident de leurs travailleurs. Et comme le veut presque la tradition, une loi spéciale a été adoptée et nos « gars de la construction » ont dû retourner au travail mercredi matin. Certains mécontents, d'autres plutôt soulagés.

Il faut dire que l'industrie de la construction représente un travailleur sur 20 au Québec et 12 % du PIB de la province. Wow. Imaginez donc les dommages collatéraux que peut engendrer une grève de l'industrie. Ce n'est peut-être pas un service essentiel, mais c'est tout comme. Et, évidemment, le gouvernement n'a aucun intérêt à laisser traîner un tel conflit.

Je ne prendrai pas parti ici sur ce conflit qui est loin d'être réglé. Mais, comme bien des gens, j'ai suivi de près les négociations et les développements, puisque je fais partie de ces dommages collatéraux. Pour la simple et bonne raison que mon électricien de chum travaille sur la construction.

Égoïstement, lorsque la menace de grève a commencé à planer sur le Québec, j'ai eu un petit sourire en coin. Mon bel électricien ne travaille pas de 9 h à 5 h et n'est pas ici les week-ends. Il joue dans le courant à des centaines et des centaines de kilomètres au Nord, dans une petite réserve crie située sur la Baie-James. Il part des jours et des jours, laissant femme et enfants derrière lui. Bon, nous ne sommes pas mariés et nous n'avons pas d'enfant, mais je trouvais que cette phrase sonnait plutôt bien.

Inutile de vous dire que ce n'est pas facile tous les jours et que, parfois, je donnerais cher pour qu'il éclaire des bâtisses ici plutôt qu'à neuf heures de route au nord de Chapais, mais bon, c'est la vie.

Alors, pour revenir à la grève, j'espérais au fond de moi qu'il soit dans l'obligation de revenir lorsque le chantier fermerait. Eh bien non. Le Nord, il semble que ce soit un monde à part. Et j'ai appris, étonnamment, que dans l'industrie de la construction, les travailleurs ne sont pas obligés de faire la grève s'ils ne le veulent pas. Ça fait partie de la loi. Et on dirait bien que les videurs de chantiers n'ont aucune envie de se taper la route de la Baie James pour aller sortir les quelques travailleurs des chantiers isolés. Alors, là bas, nos p'tits gars de la construction ont continué à se lever à 6 h le matin pour aller déjeuner à la roulotte avant de se rendre sur les différents chantiers. Comme si de rien n'était.

Il faut dire aussi qu'en haut, c'est une autre histoire. Les gars sont là-bas pour une longue période, ils travaillent des 21, 30, voire même 45 jours en ligne avant de redescendre. Les plus chanceux ont des horaires de 14 jours. Pas le mien. Donc, pour eux, il n'y a pas vraiment de différence entre les lundis, les samedis ou les dimanches. Ah oui, les dimanches, ils ont droit à de la poutine, des pogos et de la pizza au menu, les maudits chanceux.

Alors, moi, je me sens un peu comme Émilie Bordeleau qui attend son Ovila pendant des jours et des nuits. La différence, c'est que je parle et que je vois mon Ovila sur mon cellulaire chaque jour, que je sais précisément à quel moment il va arriver, qu'il ne va pas se battre dans les bars lorsqu'il est de retour à la maison et qu'il ne me met pas enceinte chaque fois qu'il redescend. Ça n'a donc rien à voir, finalement...

Mais bon, chaque inconvénient a son avantage, il paraît. Et quand les gars retrouvent femme et enfants, ils sont là pour plus d'une fin de semaine et, financièrement parlant, ils sont loin de faire pitié. C'est le prix à payer, il faut croire.

Personnellement, je ne serais jamais capable de faire un tel métier. Premièrement, je ne donnerais pas cher de ma peau si je devais brancher des fils et, deuxièmement, je ne suis pas assez vaillante pour me claquer 45 jours de travail en ligne. Et je doute fort que la majorité des gens soient capables de le faire.

Alors, j'ai eu un peu de peine, cette semaine, lorsque j'ai vu les photos de la manifestation des travailleurs à Québec. L'image des gars de la construction a encore une fois été ternie par quelques individus, qui ont retenu l'attention du public en buvant de la bière à 9 h le matin, en tapissant les voitures de gommettes « En grève » et en jetant leurs cochonneries dans la rue. Ça m'a fait penser aux manifestations d'étudiants du printemps 2012. Les images de casseurs balançant des briques dans les fenêtres et saccageant des voitures de police ont davantage retenu l'attention que le message des étudiants lui-même. Des bébés gâtés, que les gens disaient.

Même chose pour les travailleurs de la construction, qu'on accuse de se plaindre la bouche pleine. Et lorsque je vois des gens partager la publication d'un certain François Lambert sur Facebook, dans laquelle il dit et je le cite : « Change de job man ! Aux travailleurs qui font la grève ainsi qu'à tous ceux qui sont malheureux dans leur travail. Change de job ! », j'ai juste envie de sortir ma face de mépris. Pas parce que M. Lambert est un millionnaire, mais bien parce qu'il s'agit là de l'argument le plus simpliste qui soit.

Et si on appliquait son judicieux conseil, il n'y aurait plus beaucoup de personne qui se battrait pour ce qu'ils pensent être meilleur.

***

N.B. - Le masculin est utilisé pour alléger le texte, mais aussi parce qu'en 2015, selon la Commission de la construction du Québec, seulement 1,4 % de la main-d'oeuvre de l'industrie était des femmes. À titre d'exemple, il y a 15 908 électriciens au Québec, dont seulement 174 femmes. Et il s'agit d'un des métiers de la construction où elles sont le plus présentes...

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