La fois où j'ai vu un homme se faire abattre

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Simon Simard s'était barricadé dans son appartement de... (Archives Le Quotidien, Rocket Lavoie)

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Simon Simard s'était barricadé dans son appartement de la rue Saint-Germain. Armé d'une bonbonne et d'un détonateur, il menaçait de se «faire sauter».

Archives Le Quotidien, Rocket Lavoie

Patricia Rainville
Le Quotidien

CHRONIQUE / J'aurais dû m'y attendre. J'aurais dû prévoir ce qui allait se passer. Ou, du moins, j'aurais dû l'envisager.

C'était le samedi 9 juillet dernier. Une petite dernière journée avant ma semaine de vacances. Je ne vous le cacherai pas, j'avais hâte à 17h.

À 7h, samedi matin, mon patron m'envoie un texto, me demandant si je suis en route pour Jonquière. La veille, un homme s'était barricadé dans son appartement de la rue Saint-Germain. Armé d'une bonbonne et d'un détonateur, il menaçait de se «faire sauter». L'équipe du journal avait terminé tard le vendredi et l'événement était toujours en cours au moment de mettre sous presse.

Je suis donc partie pour Jonquière à 7h15, me disant que l'homme avait dû se rendre durant la nuit.

Depuis que je suis journaliste, j'ai été appelée à couvrir quelques événements du genre. Des personnes en détresse, barricadées chez elles. Parfois armées, d'autres fois non.

La plupart du temps, ces personnes finissaient par sortir de leur plein gré, après une ou plusieurs heures de siège. Malheureusement, ce genre de faits divers arrive quelques fois par année.

Mais celui du 9 juillet était loin d'être terminé lorsque je suis arrivée au coin des rues Saint-Germain et Saint-Dominique pour y rejoindre Rocket, «mon» photographe, qui était sur place depuis quelques minutes déjà. Ça faisait 12 heures maintenant que l'homme était emmuré chez lui. Il n'avait pas donné de signe aux policiers de la nuit.

J'ai donc rejoint les autres journalistes et me suis installée à l'extérieur du large périmètre de sécurité érigé par les agents. Nous avions une vue sur la maison où s'était réfugié l'homme. Les agents de l'escouade tactique de la Sûreté du Québec étaient présents, le bélier mécanique était prêt à défoncer la porte, les pompiers se tenaient à proximité en cas d'explosion. L'artillerie lourde. Vraiment, la scène était impressionnante.

Mais, comme c'est le cas dans ce genre de faits divers, l'attente est longue. Ça n'a strictement rien à voir avec les scénarios de films américains. C'est la vraie vie. La triste réalité.

Vers 10h, les policiers n'avaient toujours pas réussi à entrer en contact avec l'individu.

Rocket, toujours à la recherche de la meilleure prise de vue possible, s'était fait inviter à monter sur un balcon par une résidante du coin. Je suis vite allée le rejoindre lorsque les policiers ont décidé d'élargir une fois de plus le périmètre, tassant les journalistes, les caméramans et les photographes encore un peu plus loin.

Sans faire de mauvais jeux de mots, Rocket et moi étions aux premières loges. Vous comprendrez que les périmètres de sécurité font souvent pester les journalistes. Mais, je sais aujourd'hui que les agents ne les érigent pas pour nous faire rager.

Même lorsque les agents de l'escouade tactique, armés de leur fusil d'assaut, ont commencé à bouger, je n'ai pas vu venir ce qui allait se passer. Même lorsque le jeune homme a refusé de coopérer. Même lorsqu'il est sorti sur sa galerie avec sa bonbonne sur le dos. J'aurais pourtant dû m'en douter. Mais j'ai réellement compris ce qui se passait lorsque j'ai entendu les deux coups de feu et que j'ai vu l'homme s'effondrer. Tout d'un coup. Comme une guenille.

J'ai crié.

«Ils l'ont tiré», que j'ai dit à Rocket.

«Je sais», m'a-t-il simplement répondu.

Seize heures de siège. Une fraction de seconde. Et tout était terminé.

J'ai appelé mon patron, afin que l'information soit publiée le plus rapidement possible sur Internet. Parce que c'est aussi ça, être journaliste. On parlait de cet homme barricadé depuis des heures dans les différents médias. Notre rôle est d'informer. C'est ce qu'on doit faire même quand on vient de voir un homme se faire descendre par la police.

Certains m'ont trouvé «chanceuse» d'avoir tout vu. En plein le genre de remarque faite par ceux et celles qui n'ont jamais été témoins d'une telle scène. Parce que, journaliste ou pas, voir un homme se faire tirer deux balles dans la poitrine et s'effondrer sur sa galerie, ça n'a absolument rien d'excitant.

Je suis rentrée au journal. J'ai écrit mes textes. Et je suis partie en vacances. Mes patrons se sont assurés que j'allais bien. Ils m'ont fait discuter avec un psychologue.

Évidemment, cette journée m'a trotté dans la tête quelques jours. J'en ai pourtant couvert plusieurs, des faits divers. Mais c'est bien rare qu'ils se déroulent devant nos yeux. La majorité des fois, le dénouement a déjà eu lieu lorsqu'on arrive sur place.

J'ai surtout pensé aux proches du jeune homme. J'ai surtout pensé à cette détresse que devait ressentir Simon Simard pour en arriver là. Et je me suis surtout dit que ce que j'avais vécu n'était absolument rien comparativement à la peine que doivent ressentir ceux qui sont restés derrière lui.

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