De l'argent du privé? Pas si vite

Rio Tinto n'offrira plus de soutien financier au... (Archives Le Quotidien, Michel Tremblay)

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Rio Tinto n'offrira plus de soutien financier au Quatuor Alcan.

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Isabel Brochu

Isabel Brochu est chroniqueuse pour Le Quotidien.

Le Quotidien

CHRONIQUE / Rio Tinto met fin au soutien financier du Quatuor Alcan. Cette annonce a subi, comme d'autres, l'éphémérité de l'intérêt médiatique et public. Le cas du Quatuor n'est pas banal et s'inscrit dans les enjeux soulevés par la participation du privé (entreprises et fondations privées) dans des secteurs où l'État devrait jouer un rôle central. Une réflexion essentielle dans le contexte où le gouvernement coupe partout alors que plusieurs secteurs souffraient déjà de sous-financement. Des organisations livrant des services essentiels sont obligées de trouver de nouveaux financements. C'est aussi le cas d'organismes qui contribuent au dynamisme d'un territoire comme le Quatuor Alcan et plusieurs autres en arts et culture. Nous sommes dans une période où le secteur privé est valorisé comme créateur de richesse et l'État présenté comme un grand dépensier. Mon propos vise les participations privées avec retour (publicité, visibilité, reddition de comptes, etc.) et non pas les dons sans contrepartie.

Rappelons la différence fondamentale entre l'État et le privé. Les élus prennent des décisions pour le bien d'une collectivité et les directions privées pour leur intérêt (profits ou visibilité). Elles n'ont aucune obligation face aux orientations gouvernementales, priorités et besoins des territoires, présence d'organisations qui font déjà le travail, etc. Le privé a toute la liberté et une panoplie de choix. Pourquoi une cause plutôt qu'une autre? Intérêt personnel d'un dirigeant, déductions fiscales, retombées publicitaires plus importantes, tendance sociale? Devant cette liberté, que pouvons-nous répondre? Pas de nos affaires? Pas si vite, ne soyons pas trop naïfs.

Voyons quelques conséquences. Il y a peu de données sur la participation du privé. Une étude de 2009 (Chambre de commerce de Montréal) montre des inégalités: plus l'organisation est grosse, plus elle attire des commandites; littérature et théâtre sont les enfants pauvres; les secteurs qui offrent plus de visibilité sont plus populaires (dont les festivals). Est-ce la même chose au Saguenay? On peut le supposer. Le secteur privé a ses modèles et indicateurs comptables. Personne ne s'oppose aux calculs et prévisions, mais plusieurs constatent l'envahissement et l'inadéquation des modèles privés dans des secteurs comme le communautaire, les arts et la culture. On finit par demander à un musée d'être rentable. On ne considère plus les facteurs qualitatifs qui ne cadrent pas avec l'utilité économique: que vaut la création artistique? La prévention chez les jeunes? La protection du patrimoine? Un quatuor à Saguenay? Que vaut le maintien des services en région?

Le retrait de l'État génère une compétition. Souvent en mode survie, les organisations sont obligées de s'adapter pour répondre aux critères imposés par le privé. Il y a de véritables dilemmes: jusqu'où modifier sa mission? Perdre son autonomie pour survivre? Respecter les missions des autres groupes? Vous ne les entendrez pas sur la place publique, ou très peu. La survie favorise l'autocensure. Et le privé a des vedettes qui tirent fort (le bon docteur Julien, le charismatique Pierre Lavoie, la riche Fondation Chagnon). Elles n'hésitent pas à diffuser leur vision du monde souvent basée sur la responsabilité personnelle. La compétition est inégale et les effets sont bien réels.

On veut du privé? D'accord. Mais ne soyons pas aveugles sur le contexte et les conséquences. Il faut exiger des investissements publics pour les secteurs structurants qui ne seront jamais rentables. Ne pas oublier qu'on peut aussi remplacer la charité des riches par l'impôt avec une redistribution plus démocratique. La question fondamentale du retrait de Rio Tinto est l'investissement public en arts et culture dans les régions. Rio Tinto pourrait-elle investir davantage? Considérer les besoins plutôt que leur visibilité? Certainement. Mais le privé est libre et la peur est réelle qu'il se retire devant la critique. Le gouvernement saura-t-il garder son autonomie face à des propositions de partenariat avec des entreprises ou fondations dont les actifs se chiffrent à plusieurs millions de dollars? On peut le souhaiter, mais en douter fortement.

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