«Coming-out» d'un coulrophobe

CHRONIQUE / Le 16 mai 1997. Une journée qui est marquée au fer rouge dans ma... (123RF/Elnur Amikishiyev)

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CHRONIQUE / Le 16 mai 1997. Une journée qui est marquée au fer rouge dans ma mémoire, dans mes tripes.

Jour d'anniversaire pour mon frère aîné. Alexandre, pour les intimes. Des amis, du gâteau, des jeux, un spectacle. Moi aussi, j'ai pu inviter une amie. Le choix était facile: ma meilleure amie, Marie-Pierre, quatre ans, comme moi. Un peu en retrait, nous rigolons, chuchotons et observons. Mon frère souffle ses six bougies sous de timides applaudissements. Un silence règne le temps d'avaler le gâteau au chocolat en forme d'un vaisseau spatial de Star Wars. Les dernières miettes sont cueillies à coups de pincettes inhabiles de doigts d'enfants. «On ramassera plus tard», dit ma mère à mon père, qui nettoie tout aussitôt.

Tous les convives sont alors appelés à se rendre au sous-sol, transformé en théâtre. Où ma mère a-t-elle bien pu dénicher toutes ces petites chaises rouges pour enfant? Sans doute le prix d'entrée pour chaque invité. Sinon, pas de sac de surprises. Je m'assieds tout au fond. Pas pour faire le «cool» comme dans l'autobus, mais bien puisque Marie-Pierre et moi aimons avoir un regard sur l'ensemble de la pièce et des gens qui s'y trouvent, question de pouvoir bien commenter la scène. Les railleries, ç'a toujours été notre fort. «Que le spectacle commence», annonce ma mère, sans réussir à imiter le ton solennel d'un présentateur. Un clown entre en scène.

J'applaudis, rigole et écoute, comme les autres. «C'est l'heure du numéro final», annonce le clown, dont j'oublie le nom, 19 ans plus tard. Pour le point d'orgue de sa prestation, il approche mon barbecue Fisher-Price et précise qu'il fera un tour de magie. Évidemment, il sort une baguette magique de la poche de sa salopette multicolore. Formule magique insipide, trois infâmes petits coups sur le couvercle et... boum! Bruit d'explosion et fumée. La totale!

Je sursaute. J'ai peur. Mon coeur s'accélère. Je me précipite dans «ma maison», Fisher-Price aussi, du genre rouge avec le toit jaune. Je ferme les fenêtres - jaunes aussi - et la porte derrière moi. Je suis en sécurité, mais pas pour autant libéré de cette angoisse qui me tenaille. Je retiens tant bien que mal mes larmes. Je tente de retrouver un souffle régulier. En vain.

On scande mon nom pour me sommer de sortir de mon bunker de plastique. Je refuse. La menace s'approche. Elle est persuadée qu'elle est la meilleure amie de tous les enfants et qu'elle me convaincra de son innocence. Je ne la vois pas s'avancer vers moi, mais je le sens. Je la sens. Mon ennemi glisse ses doigts dans l'ouverture d'une fenêtre. Je sens l'odeur pestilentielle de son maquillage. Il tire les panneaux vers l'extérieur. Sa perruque aux mille couleurs, toutes plus synthétiques les unes que les autres, repousse les battants et attise ma peur. Explosif, il se hasarde dans ma planque. Son nez rouge me fixe. «ÇA VA?»

À 23 ans, cette voix stridente et ce regard perçant me hantent encore. Ce monstre refait sans cesse surface, de jour comme de nuit. Aussitôt, je panique. Chaque fois, je tremble. Je suis incapable de combattre cette peur, incapable de la surmonter. Elle a une véritable emprise sur moi. Régulièrement, je ne peux aller au lit, car, dès que je ferme l'oeil, je vois le démon au nez rouge.

Voilà, mon «coming-out» est fait. Je suis un coulrophobe. Et je ne m'assume pas vraiment. J'écris ces lignes à reculons. Si j'ai décidé de vous raconter le récit derrière cette phobie, c'est pour vous montrer que l'élément déclencheur peut être anodin, comme le note Dr Jean Hébert (pages 2 et 3). Anodin, pas avec mes yeux d'enfant, qui revivent, avec ma fragilité d'autrefois, cette scène. Chaque fois.

Une phobie, c'est un handicap. Être coulrophobe, au royaume d'Atchoum, comme journaliste, d'une fête de quartier à l'autre, c'est un enfer. Mes collègues m'avertissent quand il y a des photos de clown dans le journal. On met des carrés de couleur pour cacher leur visage, si je dois monter la page. On essaie de m'épargner des conférences de presse des Clowns noirs ou des Clowns thérapeutiques. Écrire ou lire le mot clown me fait mal. De plus en plus, je songe à une thérapie. Devinez quoi? Cette idée me fait peur.

Que vais-je faire lorsque j'aurai des enfants et qu'ils voudront aller à la foire? Peut-être qu'ils me comprendront, s'ils ont, eux aussi, peur de certains monstres. Peut-être qu'ils comprendront que mon monstre à moi, il porte du maquillage, une perruque et un nez rouge.

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