Courir pour soi

Notre journaliste Mélyssa Gagnon a complété sa première... (Photo Le Quotidien, Rocket Lavoie)

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Notre journaliste Mélyssa Gagnon a complété sa première course de 15 km samedi lors de la Course des Pichous.

Photo Le Quotidien, Rocket Lavoie

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Mélyssa Gagnon
Le Quotidien

CHRONIQUE / J'avais pensé à un poème ou à un texte en prose avec plein de belles images. Des paysages qui défilent, un photomaton de pâtés de maisons, l'aurore et l'aube dérobés. Arvida, splendide, bordée d'une lisière rose ou orangée, tout dépendant de l'heure ou de son humeur. Mes jambes endurcies, un souffle court, un coeur battant. Des montagnes gravies, des rubans d'asphalte franchis, des ruisseaux sur ma peau.

En bout de ligne, je me suis dit que la course, c'est bien trop brut et bien trop «rough» pour que je traduise tout ça en jolies phrases qui riment, même si, comme je le lisais récemment, il y a quelque chose d'immensément poétique dans le fait de courir.

«On court à la fois avec et contre soi. On court pour battre un temps, alors que le temps fuit et finit toujours par nous rattraper». (Patrick Mahony, La Presse +, 28 février 2016).

Foglia a aussi écrit un texte en 2011, le genre que j'aurais aimé signer: «Ce qui nous fait vivre le plus fort est sans raison, la musique, la course à pied, le vélo, le ski de fond, l'amour, la confiture de mirabelles».

Aujourd'hui, j'ai réalisé un exploit. J'en parle, c'est plus fort que moi. Je comprends si tu as bifurqué et si tu ne t'es pas rendu jusqu'ici. Je ne suis pas offusquée si tu as laissé ton doigt dérouler vers le bas. Je vais être franche, je faisais la même chose avant. Ça me tapait, à la longue, tous ces statuts et ces photos de course qui me passaient sous le nez tout le temps. Des espadrilles neuves, des selfies de lycra, des temps records, des chiffres sur des dossards, des résultats, des marathons tellement longs que je me disais que c'était carrément inhumain de courir comme ça. Il y avait les courses dehors à -20, les colonnes de boucane sorties de narines quasi animales, les posts abstraits composés sur des «highs» d'endorphines, les torses bombés au fil d'arrivée. Et je déroulais moi aussi en bâillant.

C'était avant il y a sept mois. À un moment donné, juste avant mes 42 ans, je me suis dit que si tout le monde le faisait, alors pourquoi pas moi? Ç'a commencé par deux kilomètres à l'arraché. Je me suis acheté des souliers de course, un bandeau pour mettre mon cellulaire et ma musique dedans. Je suis partie avec mes jambes et mon orgueil pour voir jusqu'où ils allaient me mener

Je me suis blessée. Une fois, deux fois. L'hiver est arrivé et j'ai continué. La coureuse à -20, l'invétérée, la cinglée est devenue moi. Et le deux est devenu cinq et le cinq est devenu 10 et le 10 est devenu 15. Puis, au fil des kilomètres et des rayons de plomb, de la pluie battante, de la glace noire, de l'eau dans mes souliers, des vilaines bourrasques, des tours d'ovale entre des murs de béton, des vieilles chansons, des leçons d'humilité et des yeux embués, j'ai vu s'installer un état d'esprit, un bien-être. Surtout, j'ai vu s'en aller le stress et l'anxiété, la fatigue que je traînais comme un boulet depuis des années. J'ai vu poindre quelque chose à l'horizon. Tu sais, l'île que tu n'espères plus quand tu rames depuis si longtemps au milieu de l'océan. Histoire de Pi. J'ai aussi écrit des nouvelles, dans ma tête.

Où ai-je trouvé le temps?

«Mariée, trois enfants, si t'as envie de courir, tu vas aller courir. Si t'as plus ou moins envie, alors là, ma vieille, t'as une excuse en béton: mariée, trois enfants», a dit Foglia, dans le texte mentionné plus haut.

Ça, c'est propre à chacun. J'ai souvent pensé que c'était pure fabulation de croire que je pourrais un jour pratiquer un sport assidûment avec quatre enfants. C'était aussi improbable, pour moi, qu'envisager la possibilité de rénover ma maison des planchers jusqu'aux plafonds ou de partir sur un «nowhere» toute seule avec mon chum.

Surtout, ne lis rien de moralisateur ici. On a tous nos contraintes et Dieu sait qu'elles sont grandes. Ça prend une volonté de fer pour faire de l'activité physique de façon régulière, quand on bosse à temps plein et qu'on a une smala active en tous points. Il faut aussi se penser capable. Tu m'aurais dit, il y a un an, que je courrais un jour entre Jonquière et Chicoutimi en 1 heure 17 minutes, j'aurais pouffé de rire. Et j'aurais renchéri en te disant d'arrêter de me parler de ce sport pratiqué par une bande de fous qui n'ont tout simplement pas de vie.

Si tu es rendu ici, c'est donc que tu as décidé de lire jusqu'au bout et ça me fait beaucoup plaisir. Si tu aimes, je souhaite de tout coeur que tu aimes pour les bonnes raisons. Peut-être que tu aimes juste la photo. C'est bien correct aussi. Mon collègue Rocket en a pris une fichue de bonne (celle qui accompagne cette chronique).

Aujourd'hui, j'ai fait ma première course à vie. Rien pour écrire à sa mère. Je suis la même fille que j'étais hier. Au cours des sept derniers mois, j'ai appris à mieux me connaître, à comprendre ce que c'est véritablement le dépassement de soi, à me faire confiance et, oui, à m'apprécier un peu plus. J'ai appris à me créer des moments, des moments de fuite et d'évitement, mais aussi de pur bonheur et de rêvasseries, où je monte des projets et où je construis. Je suis devenue encore plus moi. Je vous le jure, je m'aime tellement mieux comme ça.

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