Laiterie de La Baie: le plus grand des petits indépendants

Normand Dupéré... (Photo Le Quotidien, Rocket Lavoie)

Agrandir

Normand Dupéré

Photo Le Quotidien, Rocket Lavoie

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Mélyssa Gagnon
Le Quotidien

Lorsqu'il a fondé sa petite beurrerie sur le chemin Saint-Anicet, en 1919, Vulfrand Tremblay était probablement loin de se douter que près de 100 ans plus tard, l'entreprise serait toujours en activité. Il y a fort à parier qu'il ignorait aussi que ses quatre petits-fils, Julien, Maurice, Robert et Normand Dupéré, dirigeraient un jour l'une des cinq dernières laiteries indépendantes du Québec.

Depuis sa création au début du siècle dernier, la Laiterie de La Baie a rencontré de nombreuses embûches, à commencer par l'incendie qui a complètement ravagé ses installations en 1961. La laiterie était alors la propriété d'Edmond Dupéré, qui a dû déménager ses pénates sur la rue Aimé-Gravel. Mille neuf cent soixante et un, c'est aussi l'année de la naissance de Normand Dupéré, le bébé de la famille, lui qui tient les rennes de la Laiterie de La Baie avec ses trois frères depuis 1980. Les quatre hommes ont fait de la petite entreprise un véritable fleuron. Régional, certes, mais québécois aussi puisque certains produits sont aujourd'hui offerts dans la région de Montréal et sur la Côte-Nord. Même à Happy-Valley Goose-Bay, au Labrador, où il est possible de trouver des cartons de lait frappés du trèfle emblématique de la Laiterie de La Baie.

Valorisation

Pour tirer son épingle du jeu, la Laiterie de La Baie a misé sur la diversification de son offre et, surtout, sur la valorisation de sa matière première. En séparant les composantes du lait, la PME arrive à utiliser 100 pour cent des quantités qu'elle achète de producteurs affiliés à la Fédération québécoise. Il y a donc l'or blanc, produit à raison de 120 000 litres par semaine, mais l'usine de la rue Aimé-Gravel génère aussi une variété de sous-produits comme de la crème douce, du beurre, du lait acidulé et bien sûr de la crème glacée. À ce chapitre, la Laiterie de La Baie a réussi à pénétrer un marché de niche en produisant la Festin, un produit haut de gamme fabriqué à partir de vraie crème fraîche. On est donc à mille lieues de la petite beurrerie d'il y a 100 ans.

« Notre proximité avec les fermes et la facilité qu'on a en matière d'approvisionnement fait en sorte qu'on a pu développer un produit haut de gamme à un prix compétitif », fait valoir Normand Dupéré, qui a commencé à baigner dans le lait, au sens figuré, à l'âge de 10 ans. Le Baieriverain s'investit à temps plein pour l'entreprise depuis maintenant 35 ans. 

Il se souvient d'une époque où c'était naturel, pour lui et ses frères, de travailler à la production et à la livraison. Faire la « run de lait », pour employer une expression très québécoise, n'est donc pas un concept étranger à Normand Dupéré, devenu récemment membre du conseil d'administration du Conseil de l'industrie laitière du Québec (CILQ).

Un marché régional fort

Outre sa capacité de fabriquer plusieurs produits à partir du lait, d'autres facteurs expliquent la longévité de l'entreprise. Il faut savoir qu'en 1980, la Belle Province comptait environ 300 indépendants. Ils ne sont plus que cinq aujourd'hui et la Laiterie de La Baie est maintenant le plus grand des petits. Parmi les ingrédients clés de cette pérennité, et sans doute au premier chef : un marché régional fort et des liens solides tissés avec les clients au fil des ans. Il y a les commerçants, dont les tablettes regorgent de produits à l'effigie de la Laiterie de La Baie, et les régionaux, qui se font un devoir d'acheter des produits issus de leur propre terroir. 

« Nos produits sont appréciés. Le fait que les gens soient demeurés fidèles nous a ouvert des portes et nous a permis de les exporter », note Normand Dupéré. Tout cela malgré la présence de grandes coopératives comme Nutrinor et Agropur, qui obtiennent la part du lion dans un marché féroce.  

« J'ai passé ma carrière à compétitionner contre les gros joueurs. Ç'a été un défi après l'autre. On a toujours réussi à tirer notre épingle du jeu, même si on est une entreprise privée et qu'on n'a pas de subventions du gouvernement », poursuit le directeur général, qui évalue le chiffre d'affaires annuel de son entreprise à entre 15 et 20 millions $.

Depuis les années 80, il y a eu des contrats gagnés et des contrats perdus. La Laiterie de La Baie a été coiffée au poteau lors du dernier appel d'offres pour la fourniture de lait dans les hôpitaux de la région. Malgré tout, Normand Dupéré demeure philosophe.

« Pourvu que ça demeure des achats régionaux. Ce serait une aberration économique et écologique si ces contrats étaient donnés à de grandes entreprises de l'extérieur qui font parfois des produits de longue conservation avec des éléments qui détruisent les composantes du lait. Dans ce temps-là, on est bien loin du lait de nos grands-mères », illustre-t-il.

L'usine de la rue Aimé-Gravel a été le... (Photo Le Progrès, Rocket Lavoie) - image 2.0

Agrandir

L'usine de la rue Aimé-Gravel a été le théâtre de plusieurs agrandissements au fil des ans. Son directeur général, Normand Dupéré  (photo), précise que  la Laiterie de La Baie y produit 120 000 litres de lait et 60 000 litres de crème glacée chaque semaine.

Photo Le Progrès, Rocket Lavoie

En mode amélioration continue

En 2011, la Laiterie de La Baie s'est associée à la Fromagerie Boivin et aux producteurs de lait pour acquérir et redémarrer la fromagerie Saint-Fidèle, dans Charlevoix. L'entreprise se spécialise notamment dans la fabrication de fromage suisse.

Ce n'était pas la première fois que la Laiterie de La Baie se portait acquéreur d'actifs situés à l'extérieur de la région. Pendant quelques années, la PME baieriveraine a été actionnaire de la Guaranteed Pure Milk de Montréal. L'ancienne laiterie est bien connue pour sa tour d'eau en forme de pinte de lait, devenue une icône du paysage montréalais. Au final, les actifs ont été vendus. 

À La Baie, l'usine de la rue Aimé-Gravel revêt aussi un caractère quasi iconique, avec ses murs extérieurs ornés de fresques. Ce bâtiment a été le théâtre de nombreux projets d'expansion, au cours des 40 dernières années. 

« On a encore de la place. Actuellement, on travaille sur l'optimisation de l'usine et on est vraiment dans une dynamique d'amélioration continue. On a une équipe qui travaille très fort là-dessus », explique Normand Dupéré.

L'octroi d'un contrat d'envergure pourrait être annoncé par la Laiterie de La Baie cet automne, mais le copropriétaire se fait avare de détails. La concurrence étant un enjeu non négligeable, les stratégies d'affaires doivent être hermétiquement maintenues. Tout comme la recette du fameux lait au chocolat de la Laiterie de La Baie, lequel, paraît-il, se démarque du lot par sa richesse et son onctuosité.

Du lait à prix raisonnable pour tous

S'il est un enjeu qui a interpellé l'industrie laitière canadienne au cours des derniers mois, c'est bien celui de la gestion de l'offre. À ce sujet, Normand Dupéré insiste sur le fait que ce système est le meilleur pour les producteurs et pour les consommateurs et qu'il doit être maintenu.

« Il faut que ça demeure. Tout le monde y trouve son compte. C'est la gestion de l'offre qui permet aux gens de toutes les régions, même les communautés éloignées, d'avoir accès au lait à un prix raisonnable », dit-il.

La gestion de l'offre permet aux producteurs laitiers de négocier collectivement les prix et de planifier la production pour répondre à la demande. Le maintien d'un prix stable place les producteurs canadiens à l'abri des fluctuations du marché.

Lait diafiltré  

Quant au lait diafiltré, un dossier qui oppose les producteurs laitiers canadiens à leurs homologues américains, Normand Dupéré croit que le litige se réglera à l'avantage de ceux situés au nord de la frontière. Il s'agit toutefois d'un enjeu qui se trouve au coeur des négociations entre le Canada et les États-Unis en vue du renouvellement de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Pendant que le lait diafiltré en provenance du sud entre massivement au Canada parce que le produit n'est pas considéré comme du lait et est donc exclu des quotas d'importation, les producteurs se retrouvent avec un surplus de leurs propres protéines, qu'ils doivent vendre à perte.




publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer