Bénéfique ou pas, le Sport-Arts-Études?

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Mélyssa Gagnon
Le Quotidien

Cette année, et pour une première fois en cinq ans, l'École polyvalente Arvida compte plus d'élèves en Sport-Arts-Études (SAE) que d'étudiants inscrits au cheminement régulier. Sur 1020 jeunes, 520 évoluent dans l'un ou l'autre de ces créneaux dits « de performance ». Dans les trois établissements de la région où le SAE est dispensé, le nombre d'admissions dans le volet sportif a connu un bond important au cours des cinq dernières années. Les disciplines sont de plus en plus nombreuses et variées et les jeunes amorcent leur cheminement dès la cinquième année du primaire. Si les concentrations Sport-Arts-Études ont fait leur preuve et présentent des avantages au plan du développement de l'enfant, leur prolifération peut aussi provoquer un certain clivage entre deux catégories d'élèves. Fabrication de l'élite de demain ou recette miracle pour garder les jeunes accrochés à l'école ? Le Progrès-Dimanche s'est intéressé au phénomène.

Accrocher le jeune à l'école

François Boulianne est un ex-hockeyeur de haut niveau. C'est en grande partie grâce à son sport qu'il est resté «accroché» à l'école et qu'il a eu envie de poursuivre des études universitaires. Aujourd'hui directeur de l'école primaire Sainte-Lucie, l'établissement où les enfants de 10 ou 11 ans de la Commission scolaire de la Jonquière font leur entrée en Sport-Arts-Études (SAE), il estime que ces programmes particuliers permettent non seulement aux jeunes de demeurer motivés, ils contribuent à forger de futurs citoyens autonomes et allumés.

Cette année, Sainte-Lucie accueille 70 élèves qui évoluent dans diverses disciplines sportives et culturelles. L'engouement pour les concentrations SAE est si grand qu'un troisième groupe a été formé à l'école primaire d'Arvida.

Ces enfants sont d'abord recommandés par les clubs sportifs ou les écoles de danse ou de musique. Ils doivent ensuite répondre à certains critères de sélection, notamment au chapitre des résultats scolaires.

Bien que, sur papier, il existe une moyenne minimale pour l'admission en SAE, François Boulianne ne veut pas s'avancer sur un chiffre précis. Les notes exigées ne sont pas astronomiques et le directeur signale que le barème établi demeure approximatif. Si un jeune sportif ou artiste en herbe éprouve des difficultés dans une matière donnée, mais fait preuve de volonté, il peut très bien se frayer un chemin en Sport-Arts-Études.

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Les jeunes en SAE ont un horaire condensé.

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Les parents préfèrent souvent inscrite leur enfant à... (Archives Le Progrès-Dimanche) - image 2.1

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Les parents préfèrent souvent inscrite leur enfant à un programme de SAE plutôt que dans les programmes publics réguliers.

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Les jeunes ont un horaire de classe condensé, laissant une grande place à la pratique du sport ou de la discipline choisie.

Chaque étudiant est tenu de maintenir un dossier scolaire reluisant, sinon quoi il peut être évincé du programme. Ce genre de situation s'est déjà produite, confirme le directeur de l'École polyvalente Arvida, Carl Lévesque.

«On vise la réussite, pas la performance et le volet scolaire sera toujours la priorité. Ça se peut qu'on ait un Sidney Crosby entre les mains. Mais s'il est en secondaire III et qu'il est en double situation d'échec, c'est inacceptable», explique-t-il.

«99,5 pour cent ne feront pas carrière. Ce qu'ils viennent développer, c'est un programme de vie», renchérit François Boulianne.

Francois Boulianne et Carl Lévesque... (Photo Le Progrès-Dimanche, Jeannot Lévesque) - image 3.0

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Francois Boulianne et Carl Lévesque

Photo Le Progrès-Dimanche, Jeannot Lévesque

Pression parentale

Si de nombreux jeunes inscrits en SAE y sont pour les bonnes raisons, d'autres s'y trouvent parce que leurs parents souhaitent les voir évoluer dans un programme de haut niveau.

Carl Lévesque pose un regard lucide sur une situation bien réelle et de plus en plus répandue: le dénigrement parental des programmes publics réguliers. «On sait que beaucoup de parents qui ont inscrit leur enfant en Sport-Arts-Études les ont aussi inscrits au PEI et au Séminaire pour avoir un plan B en cas de refus. Il y a des parents qui se disent: ''n'importe où, sauf au régulier''. C'est malheureux parce que ce sont les mêmes enseignants de qualité et les mêmes structures», déplore Carl Lévesque.

Si cette façon de voir les choses contribue à la création d'un clivage entre deux catégories d'élèves, qu'en est-il de la relation, à l'école, entre ces deux groupes? Les directeurs Boulianne et Lévesque ne croient pas qu'il existe un fossé et considèrent qu'il est normal, à l'adolescence, de se coller à ceux et celles avec qui l'on possède des atomes crochus.

Vingt-deux disciplines à Arvida

Pourquoi les programmes SAE sont-ils si prisés ? François Boulianne estime que cette tendance est le reflet de la société d'aujourd'hui.

« Chaque enfant a ses activités et souvent, ces activités commencent très tôt. On présente une offre de service qui reflète cette réalité. On est passés d'une époque où les jeunes recevaient des coups de règles sur les doigts à plus rien. On est en train de trouver l'équilibre », fait valoir le directeur. L'intégration d'autant de disciplines (il y en a 22 cette année à la polyvalente Arvida) est-elle réellement nécessaire ?

« Si on a une concentration en tir à l'arc, c'est parce que les organismes le veulent et sont prêts à s'impliquer auprès des jeunes », fait pour sa part remarquer Carl Lévesque.

Les SAE en chiffres

  • À Arvida, l'augmentation est de 38 % dans le volet sportif.
  • À L'Odyssée-Dominique-Racine, la hausse est de 96 % pour le volet sportif.

Un choix de famille

Justin Potvin, Marie-Hélène Tremblay, Nicolas Potvin et Alexandre... (Photo Le Progrès-Dimanche, Rocket Lavoie) - image 7.0

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Justin Potvin, Marie-Hélène Tremblay, Nicolas Potvin et Alexandre Potvin

Photo Le Progrès-Dimanche, Rocket Lavoie

Chez les Potvin, un sport domine: la gymnastique.

Alexandre, 12 ans, est tombé dans la marmite alors qu'il était tout petit. Ses frères, les jumeaux Justin et Nicolas, 10 ans, ont suivi les traces de leur aîné. Les frérots évoluent tous en Sport-Études, à Arvida. En tout, la fratrie cumule 52 heures d'entraînement par semaine.

Leur maman, Marie-Hélène Tremblay, évalue à environ 10 000$ par année les coûts liés à la pratique de ce sport qui sert littéralement de nourriture à sa progéniture.

«Alexandre, sa vie, c'est la gym. Il en mange», pointe la mère de famille, pour qui Sport-Études est devenu un mode de vie. Un choix familial, aussi, puisque l'aspect financier est significatif. D'autant plus que Marie-Hélène Tremblay a quitté son emploi pour étudier à la maîtrise en gestion des organisations. Une grosse part du budget est consacrée à la gymnastique. Les enfants savent qu'ils ont de la chance d'être soutenus par leurs parents. Si bien qu'Alexandre, tout juste sélectionné par le programme Jeune Élite de la Fédération de gymnastique du Québec, a annoncé qu'il souhaitait contribuer financièrement au projet qui engendrera des coûts en termes de déplacements et d'hébergement. Ses activités de gardiennage lui permettront de mettre quelques sous de côté.

Refus

Si le père des garçons les avait plutôt imaginés au PEI, il n'a eu d'autre choix que de les laisser vivre pleinement leur passion.

«Alexandre c'est un athlète dans sa tête. Il s'épanouit à travers son sport, il ne fait pas d'angoisse de performance. C'est un enfant heureux», pointe sa mère.

Alexandre a d'abord essuyé un refus en Sport-Études, lorsque sa candidature a été soumise alors qu'il achevait sa quatrième année du primaire.

«Il avait une moyenne de 88. On ne s'était pas préparés à ce qu'il soit refusé et ç'a été une très grande déception pour lui. Quand on a inscrit les jumeaux, on les a préparés à un refus. On ne voulait pas qu'ils prennent ça trop dur», relate Marie-Hélène. Les trois frères sont maintenant réunis au Club Jako l'après-midi pour s'entraîner.

Cinquante-deux heures de gymnastique par semaine, ça peut paraître énorme pour une seule famille. De surcroît, pour répondre aux exigences du volet compétitif, les Potvin doivent continuer de faire de la gymnastique l'été, à raison de cinq jours semaine. En fait, sur une année complète, ils ne bénéficient, en théorie, que de quatre semaines de repos complet.

Marie-Hélène, son conjoint et leurs enfants ont trouvé l'équilibre à travers le sport d'élite. Bien qu'elle n'hésite pas à s'investir, Marie-Hélène Tremblay confie qu'elle n'a pas l'intention de pousser ses enfants si la flamme vient à s'éteindre.

«Ils aiment tellement leur sport qu'ils n'iront pas détruire leur corps avec la cigarette ou l'alcool», conclut la maman.

Le psychologue Louis Legault émet des réserves

Le psychologue Louis Legault se montre critique envers les programmes scolaires axés sur la performance.

«Ce qui me chicote, c'est qu'on est toujours dans l'aspect compétitif et performant, même dans l'académique. On est rendus que tout ce qu'on offre aux enfants doit être lié à la performance alors qu'à la base, le sport, c'est un jeu», lance-t-il.

Louis Legault croit que l'émergence des concentrations en Sport-Arts-Études est la réplique du secteur public à la compétition que lui livre le privé. «Sur 1000 élèves qui ont terminé en sixième année à Chicoutimi l'an dernier, environ 30 pour cent se sont retrouvés dans des classes régulières au secondaire. Dans la tête de ces jeunes-là, ils vont juste à l'école ''ordinaire''», note le psy.

Louis Legault signale que certains jeunes inscrits dans des programmes performants finissent par manifester des signes d'anxiété.

Vrai, dit Carl Lévesque, directeur de l'École polyvalente Arvida, qui admet que le phénomène est présent. Il arrive même que les parents soient à l'origine de cette anxiété.

«Ils vont vouloir que leur jeune ''performe''. C'est parfois une question d'image et de standing», indique le directeur. Il est ici question de jeunes qui, aux yeux de leur entourage, sont «bons» et «capables». La pression peut donc s'accumuler sur leurs épaules. «Certains sont capables d'absorber cette pression. D'autres sont obligés d'abandonner», poursuit Louis Legault.

François Boulianne, de l'école Sainte-Lucie, se montre plus nuancé. «En partant, ce sont des jeunes qui sont performants et qui ont une nature compétitive. L'anxiété de performance fait partie de la réalité des jeunes d'aujourd'hui. Il faut leur apprendre à gérer tout ça», note-t-il.

Signe que cet enjeu gagne en importance, la Commission scolaire de la Jonquière fera appel à un psychologue sportif pour une première fois cette année. Des conférences seront offertes aux élèves et à leurs parents.

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