Il y a 40 ans, le dernier des conflits violents

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La région du Saguenay-Lac-Saint-Jean est reconnue pour son militantisme syndical et la combativité de ses travailleurs.

Pourtant, ce n'est rien à côté de ce qu'on voyait lors des conflits de travail il y a 50 ans. Les affrontements pouvaient être sanglants, surtout lorsque les travailleurs à la rue affrontaient les briseurs de grève, des employés de remplacement maintenant interdits au Québec par la Loi anti-scabs adoptée par le premier gouvernement Lévesque en 1977. Aujourd'hui, les injonctions ont remplacé les pierres et les morceaux de 2X4 qui servaient d'armes aux travailleurs devant les matraques et les boucliers de la police. Cet été marque le 40e anniversaire du dernier conflit du genre dans la région. Car en 1976, ça brassait fort dans les rues de Jonquière alors que les milliers de travailleurs d'Alcan étaient mis en lock-out et se retrouvaient face à des bataillons de policiers anti-émeutes. C'était un dur rappel de la terrible grève de 1957 - il y aura 60 ans l'été prochain - où des pères de familles nombreuses ont perdu leur maison. Cette grève de 76, comme vous allez le constater, fut l'amorce d'un changement dans les relations de travail chez Alcan.

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Le conflit de 1976 fut le dernier marqué par des excès de violence entre policiers et manifestants dans la région. Cette photo fut célèbre à l'époque.

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Après avoir évincé les travailleurs, les policiers de... (Archives Société historique du Saguenay) - image 2.1

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Après avoir évincé les travailleurs, les policiers de la Sûreté du Québec ont démoli les cabanes qui les abritaient sur les terrains de l'Alcan.

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Voitures de police renversées, manifestations monstres dans les rues d'Arvida, gaz lacrymogène, charge des policiers en pleine nuit sur les lignes de piquetage devant les usines d'Alcan avec, en trame de fond, les signes avant-coureurs de l'élection du premier gouvernement souverainiste de l'histoire du Québec font partie du paysage de l'actualité régionale de 1976.

Cet été-là, les ouvriers des salles de cuves et hommes de métier de la multinationale s'affrontent dans un autre long et éprouvant bras de fer qui a marqué l'histoire des relations de travail de la région au fer rouge.

« Ce n'est pas une grève. C'est la compagnie qui a décidé de décréter un lock-out », évoque dès le début de l'entrevue le syndicaliste Donat Lévesque. À 78 ans, après une carrière syndicale de 45 ans où il a toujours été élu par la base, comme il tient à le rappeler, l'ex-président du Syndicat national des employés de l'aluminium d'Arvida évoque avec conviction le caractère précaire de la situation des travailleurs de l'aluminium à l'époque. Salaires, sécurité d'emploi et régimes de retraite sont au coeur du conflit qui éclate fin juin début juillet, alors que l'employeur tente d'imposer sa loi.

« La négociation était difficile. Il y avait eu des problèmes en 1973 avec des congédiements. La compagnie avait décidé de mettre 800 travailleurs à pied pour baisser sa production sans égard à l'ancienneté des travailleurs et sans tenir compte de ce que le syndicat disait. L'employeur a finalement décidé de décréter un lock-out. Les travailleurs ont vidé les réserves constituées par l'entreprise pour tenir pendant le conflit », reprend Donat Lévesque.

À l'époque, les salariés d'Alcan ne gagnaient pas plus de 3 $ l'heure dans des conditions encore difficiles à l'intérieur des usines. Le régime de retraite était, de l'avis de Donat Lévesque, anémique et rien ne permettait de croire que la direction avait l'intention de modifier significativement les conditions de travail ainsi que les dispositions du régime de retraite. Ce conflit a été marqué par une poignée de dates où les policiers sont intervenus massivement à la demande du gouvernement libéral de Robert Bourassa, sans tenir compte de l'avis du maire Francis Dufour qui avait pourtant la responsabilité d'assurer l'ordre sur le territoire de la ville d'Arvida.

La tension a véritablement monté à la fin septembre alors que la Sûreté du Québec a profité de la diminution des effectifs sur les lignes de piquetage pendant la nuit pour évincer les travailleurs. Les grévistes se retrouvaient donc devant des haies d'hommes armés jusqu'aux dents qui n'hésitaient pas à jouer de la matraque pour protéger les biens d'Alcan.

« Le 14 octobre, nous avons invité la population à une grande manifestation. Ça se passait à Arvida. Les familles, des femmes et des enfants défilaient dans les rues et les policiers ont quand même provoqué les travailleurs. Des voitures de patrouille ont été renversées et la police a répliqué en lançant des grenades lacrymogènes dans les locaux syndicaux. Des travailleurs ont été blessés. »

René Lévesque est passé par Jonquière en campagne électorale et s'est adressé à la foule de lock-outés sur le terrain de l'hôtel Richelieu. Le Parti québécois en avait contre le ministre Gérald Harvey qu'il accusait de laisser les policiers matraquer les travailleurs dans son propre comté. Le conflit de travail a pris fin le 14 novembre. Le lendemain, le Parti québécois balayait le Québec.

Donat Lévesque admet qu'une fois de plus, les sacrifices des familles n'avaient pas été récompensés puisque les gains ont été mineurs.

« Les travailleurs sont rentrés, mais le syndicat a décidé de se préparer pour la prochaine négociation. En 1979, on leur a fait une grève de quatre mois et cette fois, nous étions prêts à l'affrontement. Les travailleurs en avaient assez », a conclu le leader syndical.

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Donat Lévesque

Photo Le Quotidien, Mariane L. St-Gelais

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Le boulevard Mellon à Arvida fut le théâtre de plusieurs manifestations.

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En quelques lignes

• Au lendemain du conflit de 1976, le juge Alan B. Gold a produit un rapport avec des recommandations dont celle de négocier les dispositions des régimes de retraite entre les périodes d'application des conventions collectives, en raison de la complexité de cet élément particulier dans les relations de travail. Donat Lévesque considère qu'il s'agissait d'une bonne recommandation.

• Le conflit de 1979 a constitué un élément fondamental dans un changement de cap pour les relations de travail chez Alcan pendant les années 1980. Selon le syndicaliste, l'arrivée du Suisse Patrick Rich dans les relations ouvrières du côté patronal a été plus que bénéfique pour la mise en place d'un système basé sur la négociation raisonnée. Donat Lévesque a suivi les formations à Tadoussac et Montréal en compagnie des autres dirigeants syndicaux pour cette approche développée à l'université Harvard à Boston. «La compagnie avait compris qu'elle devait s'organiser pour sécuriser l'approvisionnement de ses clients», rappelle Donat Lévesque qui retient également le nom de Jean Mainville au sein de l'équipe patronale comme étant un vis-à-vis de grande qualité.

• Donat Lévesque a vécu les répercussions du conflit de six mois de 1957 dans les installations d'Alcan. Il travaillait à l'époque comme bûcheron dans les camps de la compagnie Price sur la rivière la Hache. Au début du printemps 1957, les bûcherons touchaient 4,75 $ la corde de quatre pieds. Avec le déclenchement de la grève et l'arrivée massive des cuvistes d'Alcan dans les chantiers forestiers, la compagnie Price a ramené le prix de la corde à 4 $. 

• Aujourd'hui, Donat Lévesque considère que les gouvernements auraient dû bloquer la vente d'Alcan au géant minier Rio Tinto. Il se dit inquiet face à l'avenir et au déploiement de la sous-traitance dans les usines, car elle ne fait qu'appauvrir la région alors que les syndicats acceptent cette façon de faire. Le syndicaliste, il faut le rappeler, est toujours sous le coup d'une injonction qui lui interdit d'approcher les installations de Rio Tinto au Québec.

Le conflit de 1957 touchait le coeur de... (Archives Société historique du Saguenay) - image 4.0

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Le conflit de 1957 touchait le coeur de familles qui se mobilisaient avec les pères envoyés dans la rue.

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Cette photo de 1957 montre le grand rassemblement... (Archives Société historique du Saguenay) - image 4.1

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Cette photo de 1957 montre le grand rassemblement des travailleurs au Palais des sports de Jonquière.

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Un tournant dans les relations industrielles

Le Saguenay-Lac-Saint-Jean a été le théâtre d'une transformation fondamentale dans les relations industrielles au tournant des années 1980. Le leader syndical Lévis Desgagné et le président d'Alcan, David Culver, convenaient qu'il était révolu de régler les litiges à coups de lock-out ou de grève dont les conséquences étaient tout aussi difficiles pour les travailleurs que l'entreprise, en plus de créer un climat difficile dans les usines.

Le professeur en psychologie industrielle de l'Université du Québec à Chicoutimi, Pierre Deschênes, a dirigé un groupe de recherche avec l'objectif de bien documenter cette transformation qui s'est opérée sur près de 50 ans. Le projet portant le titre L'évolution des cultures organisationnelles dans les installations de la multinationale Alcan au Saguenay-Lac-Saint-Jean de 1960 à 2007 a permis de réaliser pas moins d'une trentaine d'entrevues avec les protagonistes patronaux et syndicaux de l'époque, afin de mieux comprendre ce qui a poussé les acteurs de cette petite révolution dans le monde des relations de travail à agir de la sorte.

« Notre objectif était vraiment de comprendre les humains qui ont construit ce nouveau modèle à l'intérieur de l'entreprise Alcan. Ce fut une période particulière et tout était en place pour que cette transformation s'opère. Les syndicats avaient appartenu à la CTCC (Confédéraiton des travailleurs catholiques du Canada - CSN). Il s'agissait d'un mouvement ouvrier qui était plus porté vers une collaboration avec les patrons que les grandes organisations syndicales américaines », explique Pierre Deschênes.

Il reprend en faisant état d'un fait peu connu et qui a contribué à sa façon à cette transformation. Au lendemain de l'élection de 1976, le patron d'Alcan, David Culver, a fait savoir au premier ministre du Québec, René Lévesque, que l'entreprise s'inscrivait dans l'avenir de la province et que l'élection d'un gouvernement souverainiste ne changeait rien à cette volonté de se développer au Québec. Malgré les réserves du conseil d'administration, Alcan a procédé à un investissement de 500 M $ dans une nouvelle aluminerie à La Baie.

« À un certain moment, après le conflit de 1979, David Culver et Lévis Desgagné ont eu une rencontre et ont convenu que la situation devait changer. » Le contenu de la rencontre n'a pas été enregistré, mais rapidement, le ton a changé après le conflit de 1979 alors que des ouvertures de contrat de travail ont été faites pour négocier des améliorations au régime de retraite. L'entreprise a ensuite pris le virage de la sécurité, note Pierre Deschênes, après la mort de quatre travailleurs en quelques années dans les usines. C'était, rappelons-le, la responsabilité de leurs directeurs d'assumer ce volet important de la vie dans les usines.

« Ce qu'il faut retenir et aussi souligner, c'est la capacité de David Culver d'admettre que l'entreprise avait fait des erreurs dans ses relations de travail et il l'a mentionné dans son livre », signale le professeur.

Au terme de cette rencontre, Patrick Rich a délégué au Saguenay Jean Mainville pour faire le portrait de la situation. Pour Patrick Rich, le conflit de 1979 a été ce qu'il a identifié plus tard comme étant « le conflit de trop » pour l'entreprise. Il a finalement convaincu les dirigeants syndicaux de suivre la formation de l'avocat Roger Fisher à l'hôtel Tadoussac, un spécialiste de la négociation raisonnée du département de droit d'Harvard qui avait conseillé le gouvernement américain sur les accords (israélo-égyptiens) de Camp David.

Pierre Deschênes estime que cette démarche a porté ses fruits puisque de 1980 à 2007, année de la vente à Rio Tinto, l'entreprise n'a connu qu'un seul conflit de 10 jours en 1995. Il a été suivi de la signature de l'entente de stabilité opérationnelle.

Tout le travail du groupe de Pierre Deschênes sera disponible d'ici la fin de l'année. Il fera l'objet d'une publication spéciale dans la revue Saguenayensia.

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