Les musulmans de la région se cherchent un cimetière

L'Association islamique du Saguenay-Lac-Saint-Jean recherche un endroit dans la... (Photo 123RF)

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Pour mettre en terre les personnes décédées dans un cimetière musulman, où les sépultures sont orientées vers la ville symbolique de La Mecque en Arabie Saoudite, les proches doivent actuellement amener les dépouilles à Montréal. C'est le seul endroit au Québec où des sites particuliers ont été aménagés. Certains rapatrient même les corps dans leur pays d'origine.

L'opération demande donc d'importantes ressources soit logistiques, soit financières.

Le président de l'association, Mustapha Elayoubi, estime que la première présence musulmane en sol saguenéen remonte à une quarantaine d'années.

La communauté régionale compte maintenant environ 400 membres. «On vieillit, explique-t-il tout simplement. C'est sûr que c'est une préoccupation. La problématique va se présenter un jour, on commence déjà à la ressentir.»

Bien que l'association ait effectué des démarches pour sonder le terrain au cours des derniers mois, la communauté n'a pas décidé l'orientation qu'elle voulait donner au dossier.

Elle pourrait par exemple acheter un terrain «neutre» qui doit ensuite respecter la réglementation municipale, gouvernementale et environnementale. Notamment, selon la Loi sur les cimetières non catholiques, l'emplacement doit être approuvé par le ministre de la Santé et des Services sociaux.

L'Association islamique du Saguenay-Lac-Saint-Jean est propriétaire du 555,... (Photo Le Quotidien, Mariane L. St-Gelais) - image 3.0

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L'Association islamique du Saguenay-Lac-Saint-Jean est propriétaire du 555, rue Bégin à Chicoutimi, où se situe la mosquée de la communauté.

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«Il n'y a pas encore de consensus entre les membres», avoue M. Elayoubi. «On a surtout amassé de l'information et rencontré des intervenants. C'est vrai qu'il serait plus facilement réalisable d'occuper une portion de terrain qui a déjà la vocation de cimetière.»

À l'Association de la sépulture musulmane du Québec, une organisation qui oeuvre surtout dans la région métropolitaine, c'est justement l'option privilégiée. Ainsi, on retrouve les carrés musulmans Rideau Mémorial Gardens et Urgel-Bourgie. Un partenariat avec l'entreprise privée des salons funéraires Magnus Poirier a récemment permis de créer le cimetière musulman de Montréal, à Laval.

«C'est un gros défi, déclare la présidente Hadjira Belkacem en entrevue téléphonique. Juste à Montréal, on a beaucoup de travail, mais c'est sûr qu'on veut aider les musulmans en région aussi. Nous sommes 600 000 au Québec, et il n'y a que quatre petits carrés à Montréal pour enterrer nos défunts... On contacte beaucoup de politiciens, on appelle pas mal de personnes pour faire avancer nos dossiers.»

Mme Belkacem indique que les rites musulmans «ne sont pas compliqués». «Il faut seulement que les autres religions acceptent de nous accueillir, et ce n'est pas facile.»

Pour la présidente, il s'agit d'une question de dignité.

«C'est très triste. Je vois des personnes âgées qui veulent rester près de leurs enfants et de leurs petits-enfants, mais elles ne savent pas où elles vont pouvoir être enterrées. En fin de vie, on a besoin d'être rassurés.»

L'Association islamique du Saguenay-Lac-Saint-Jean a été fondée dans les années 90, lors de l'achat du 555, rue Bégin, à Chicoutimi, qui sert de mosquée à la communauté.

«À l'époque, c'était un besoin. Trouver un cimetière, c'est la prochaine nécessité», résume Mustapha Elayoubi.

La fabrique doit d'abord donner son consentement

Une des options possibles pour la communauté musulmane... (Photo Le Quotidien, Mariane L. St-Gelais) - image 5.0

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Une des options possibles pour la communauté musulmane est d'occuper un espace au sein d'un cimetière déjà existant.

Photo Le Quotidien, Mariane L. St-Gelais

Si la communauté musulmane de la région désire partager un cimetière avec les catholiques, par exemple le cimetière Saguenay à Saint-Honoré, c'est la fabrique propriétaire qui devra donner son accord en premier lieu.

Le chancelier du diocèse de Chicoutimi, Raynald Côté, a expliqué que selon le Guide de gestion des cimetières, employé présentement, ces sites sont des lieux sacrés pour disposer des défunts selon les rites catholiques romains. La fabrique peut cependant accorder une «permission spéciale».

«Le conseil que je donnerais, c'est que si une partie est cédée ou vendue, les musulmans devraient avoir leur propre accès privé au cimetière pour être indépendants. C'est la solution idéale pour éliminer certains irritants qui risquent d'arriver.»

Éventuellement, l'évêque devrait aussi donner son accord. «Mgr André Rivest n'a pas reçu de demande officielle en ce sens jusqu'à maintenant», précise M. Côté.

Le cimetière de Saint-Honoré a déjà été envisagé pour son caractère isolé et ses grands espaces qui n'ont pas encore été développés. Il est géré par la Corporation des cimetières catholiques de Chicoutimi, un regroupement de fabriques, qui a eu des pourparlers il y a un an avec l'Association islamique du Saguenay-Lac-Saint-Jean. «Finalement, il n'y a pas eu d'autres démarches avec le diocèse», confie le directeur général Alain Girard.

La corporation est maintenant associée à l'Alliance funéraire du Royaume. M. Girard avoue qu'ailleurs dans la province, certains salons funéraires sont mieux formés pour répondre aux spécificités des musulmans. «On est ouvert à les accompagner, mais c'est sûr qu'on ne peut pas répondre à tous leurs besoins particuliers et ça complique un peu les choses.»

L'ancien cimetière de la congrégation des soeurs de Notre-Dame-du-Bon-Conseil, situé sur les terres exploitées par les Fermes Solidar du rang Saint-Joseph à Chicoutimi, a aussi été le sujet de rumeurs. À l'automne, les sépultures des religieuses ont toutefois été déménagées dans la paroisse Sainte-Anne, et l'espace retiré est depuis vacant.

Soeur Pierrette Gauthier confirme avoir reçu en septembre une demande d'un intervenant régional, mais la congrégation n'y a pas donné suite, faute d'énergie à y consacrer. La question n'est pas encore tranchée cependant. «Un autre conseil général va prendre la décision», a-t-elle déclaré.

Un enjeu lié à l'intégration

Le professeur de l'UQAC Khadiyatoulah Fall s'intéresse à... (Archives Le Quotidien, Mariane L. St-Gelais) - image 7.0

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Le professeur de l'UQAC Khadiyatoulah Fall s'intéresse à la question de la mort musulmane en contexte d'immigration.

Archives Le Quotidien, Mariane L. St-Gelais

«Si un cimetière musulman est créé à Chicoutimi, pourquoi ne deviendrait-il pas le cimetière des musulmans en région?» La réflexion est lancée par le chercheur de l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) Khadiyatoulah Fall, qui fait de la question de la mort musulmane un enjeu important pour l'intégration des immigrants de cette religion.

Celui qui est titulaire de la Chaire d'enseignement et de recherche interethniques et interculturels (CERII) a coécrit en 2011 le livre La mort musulmane en contexte d'immigration et d'islam minoritaire. Enjeux religieux, culturels, identitaires et espaces de négociations. Il a observé durant ses travaux les communautés de Chicoutimi, Québec, Sherbrooke, Trois-Rivières et même Sept-Îles.

«Il y a eu des projets de cimetière musulman à Québec et à Huntingdon, mais ça n'a pas abouti. La population a des raisons légitimes de se poser des questions. À Saguenay, j'ai au contraire senti beaucoup d'ouverture et d'écoute des intervenants politiques», expose M. Fall.

Le chercheur affirme que l'espace à Montréal dans les cimetières musulmans devient de plus en plus petit, et que cette destination est plutôt lointaine pour les immigrants des régions. «La préoccupation est autant présente au Saguenay qu'un peu partout au Québec.»

La tendance la plus répandue auparavant était de rapatrier les corps des défunts dans leur pays d'origine. «Il y a un renversement de la situation, explique Khadiyatoulah Fall. Même décédés, les gens ont envie d'être près de leurs enfants. C'est ce que j'appelle l'intégration sous-terre. C'est un symbole très fort, car les personnes transmettent ainsi aux autres générations un attachement et un sentiment d'appartenance à la terre d'accueil.»

L'immigration est donc plus qu'une question durant la vie, c'est aussi une question durant la mort, illustre le chercheur. «C'est comme la question des soins de fin de vie et de mourir dans la dignité. Les musulmans ont été complètement absents de ce débat. Nous devons avoir une réflexion de société.»

La création d'un cimetière musulman a été vue à certains endroits comme un facteur d'attraction pour ces immigrants, et la population locale a eu peur d'être «envahie». Cette crainte est un peu exagérée, selon M. Fall.

«C'est un sujet difficile, et il ne faut pas créer de stigmates. Il y a un changement dans le profil des immigrants, ce ne sont plus que des jeunes», insiste le professeur, qui voit les cimetières musulmans comme un signe de l'islam aussi important que les mosquées, la nourriture halal ou le port du voile.

En plus de leur orientation vers La Mecque, les sépultures musulmanes sont aussi plutôt sobres. «Normalement, les corps devraient être enterrés directement dans le sol, sans cercueil. Les musulmans ont compris que cela ne se fait pas ici avec les normes d'hygiène.» Khadiyatoulah Fall rappelle que la crémation est aussi interdite dans l'islam.

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