Le dur métier de coroner

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Le coroner Sylvain Truchon est intervenu sur la rue Morin, à Chicoutimi, à deux reprises à la fin novembre, alors que deux hommes ont été retrouvés morts dans le même appartement.

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Mélyssa Gagnon
Le Quotidien

Le travail d'un coroner est empreint de mystère. Sous le giron du coroner en chef, ces officiers publics, environ 80 en province et six au Saguenay-Lac-Saint-Jean, enquêtent dans environ 10 pour cent des cas de décès qui surviennent au Québec annuellement. Leur mandat : établir les causes probables et les circonstances de la mort. Leur code d'honneur : préserver la dignité des corps. Au Saguenay, Sylvain Truchon occupe ces fonctions depuis cinq ans, parallèlement à son rôle d'avocat. Survol d'un emploi peu banal et portrait d'un homme qui se définit comme un coroner de proximité.

Le coroner Sylvain Truchon a enquêté sur environ 340 cas de décès et rédigé autant de rapports depuis cinq ans. Les dossiers les plus simples peuvent être bouclés en cinq ou six heures, incluant la visite des lieux ou les conversations téléphoniques, dans le cas où il est impossible pour le coroner de se déplacer (son territoire s'étend jusqu'au Nord-du-Québec). Les plus complexes nécessitent des journées complètes de travail.

S'il confie être témoin de choses «qui ne sont pas racontables, que vous ne pouvez même pas imaginer», Sylvain Truchon n'a pas de mal à vivre avec les images d'horreur qu'il emmagasine depuis sa nomination. Lorsqu'il rentre chez lui, le rituel est le même. Il ôte ses chaussures et se rend à la salle de lessive, où il retire tous ses vêtements avant de prendre une douche.

«Mon premier cas de coroner était un corps putréfié. Quand je suis arrivé chez moi, je me suis lavé, j'ai mangé, je me suis couché et je me suis endormi en cinq minutes. C'est à ce moment-là que j'ai su que j'étais fait pour ça», confie-t-il.

Lorsqu'il est de garde, celui qui se penche, en moyenne, sur deux dossiers de décès par semaine n'est jamais bien loin de son téléavertisseur. De son propre aveu capable d'abattre passablement de travail, le coroner ne voit pas de contraintes à son rôle de représentant du coroner en chef en région.

«Je m'endors très facilement et je suis capable de récupérer rapidement. Je suis à la diète depuis des années parce que je fais de la triglycéride. Je ne prends pas d'alcool alors je suis le candidat idéal pour ça», met-il en relief.

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Ce dossier largement médiatisé, où deux personnes sont décédées à la fin du mois de novembre, possiblement à la suite d'une surdose de drogues sur la rue Morin, a nécessité l'intervention du coroner Truchon.

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La mort pour tous

S'il est une chose que Sylvain Truchon retient de son expérience des cinq dernières années, c'est que la mort, ce n'est pas juste pour les autres. Celui qui a dû intervenir lors du décès de personnes qu'il connaissait très bien voit la vie différemment depuis sa nomination. Évitant de rentrer dans les détails, le coroner Truchon fait notamment référence à la victime d'un accident de la route survenue récemment qui était proche de la famille.

«Quand je dis à ma conjointe et à mes enfants ''soyez prudents'', ce n'est pas un énoncé de style. Je sais de quoi je parle. Quand tu côtoies la mort et des gens endeuillés, ça change nécessairement ta façon de voir la vie», laisse-t-il tomber.

«Et quand les journalistes me parlent d'un bête accident, je leur réponds que je n'ai jamais vu un accident intelligent. Il y a toujours des niaiseries, des petites choses qui ont des conséquences mortelles. On a l'impression d'être éternels, mais on est vraiment très fragiles», enchaîne le coroner, qui a émis des recommandations concernant le port du casque à vélo à la suite du décès d'un jeune cycliste sur le boulevard Mellon, à Arvida. Ce dossier, qui a nécessité l'intervention du coroner Truchon, a été largement médiatisé, tout comme celui de la rue Morin, à Chicoutimi, où deux personnes sont décédées à la fin du mois de novembre, possiblement à la suite d'une surdose de drogues.

Sylvain Truchon a beau être habitué à vivre avec une panoplie d'images macabres en tête, il confie avoir bien du mal à chasser celles d'enfants décédés.

«Tout le monde qui me connaît sait qu'à chaque fois que je vois un bébé, je ne peux pas résister à l'envie de le prendre dans mes bras. C'est toujours difficile pour moi de manipuler le corps d'un bébé ou d'un enfant. On ne s'habitue pas», exprime l'avocat de profession, qui ajoute que son rôle de coroner est «bien loin de CSI».

À l'aise avec le sang

Sylvain Truchon est une drôle de bibitte. S'il peut paraître stoïque aux yeux des journalistes qui l'interpellent régulièrement au sujet d'événements de l'actualité judiciaire, il est un homme plutôt proche de ses émotions.

En vérité, il tranche avec l'image que l'on se fait du coroner, un individu à la peau dure et inébranlable.

«Il ne faut pas essayer de ne pas ressentir les émotions et il ne faut pas les refouler non plus. Il faut simplement être capable de gérer tout ça et comprendre que dans bien des cas, la famille est endeuillée et que les réactions ne sont pas nécessairement rationnelles. J'en ai de l'émotion comme coroner et je comprends la détresse des gens. Mais j'ai un travail à faire», pointe celui qui été assermenté le 4 février 2011, au terme d'un processus de sélection rigoureux qui s'apparente à celui auquel doivent se soumettre les avocats qui aspirent à devenir juge.

Le désir de Sylvain Truchon d'agir comme coroner est né d'une curiosité naturelle, couplée à une fascination pour «le côté technique des choses». Ni le sang ni la vue d'un cadavre ne perturbent le juriste, deux éléments qu'il est impossible de feindre pendant la formation dispensée au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec, avant l'assermentation officielle des nouveaux coroners.

«J'étais très à l'aise avec le sang. J'ai fait boucherie pendant des années pour ma soeur, qui avait un élevage de chevreuils», laisse tomber Sylvain Truchon, comme s'il était ici question d'un sujet aussi banal que la pluie et le beau temps.

Au sujet de son rapport à la mort et de sa perception d'un corps sans vie, Sylvain Truchon fait part de sa capacité de dissocier la personne de la dépouille. Un élément fondamental, selon lui.

«J'ai vu des corps putréfiés, mutilés, brûlés. La vue des corps ne me répugne pas. C'est une chance que j'ai», pointe-t-il.

Travail de terrain

Contrairement à la croyance populaire, le coroner n'est pas un pathologiste. En fait, le mariage des deux fonctions est plutôt rarissime. Être médecin n'étant pas un prérequis, ce poste d'officier public est donc ouvert aux juristes. Il y a plusieurs années, quelques avocats ont assumé ce rôle dans la région, mais la fonction a traditionnellement été occupée par des représentants de la profession médicale. Actuellement, la plupart des coroners oeuvrant au Saguenay-Lac-Saint-Jean sont des porte-étendards de la profession juridique.

L'arrivée en poste de Truchon a marqué un tournant dans les façons de faire en région. Autant que possible, l'avocat aime se rendre sur les lieux du décès pour lequel il détient le mandat d'enquêter, un modus operandi avec lequel les ambulanciers et les policiers étaient jadis peu familiers.

«Certains médecins étaient nerveux de voir arriver des coroners avocats. Il a fallu prendre notre place. J'aime beaucoup me rendre sur la scène et la voir de visu. J'ai une très bonne mémoire visuelle et ça m'aide dans le processus d'enquête et dans la rédaction de mes rapports. Le fait que je me déplace et que je pose beaucoup de questions n'a pas fait l'affaire de tout le monde au début», se souvient-il.

Sylvain Truchon convient que sur une scène de décès, qu'il s'agisse d'une mort naturelle ou d'un crime, les professionnels sont les policiers. Un respect mutuel s'est installé.

Se méfier des apparences

Les apparences sont souvent trompeuses et le coroner ne doit jamais perdre ce précepte de vue. Si l'autopsie n'est pas requise dans la totalité des cas de décès, certains indices poussent parfois Sylvain Truchon à pousser l'investigation plus loin que l'examen médical habituel. Il cite, en exemple, une mort que tous croyaient provoquée par une crise de coeur.

Or, l'absence d'antécédents médicaux chez la victime, couplée à d'autres éléments pris en compte par le coroner Truchon, a mené à des analyses plus approfondies. Il s'agissait, en fait, d'un cas d'étouffement alimentaire provoqué par l'ingestion d'un morceau d'orange.

«Les causes du décès peuvent avoir un impact sur d'autres membres de la famille, surtout s'il est question d'une maladie qui pourrait éventuellement les affecter. C'est mon devoir de faire la lumière sur ces éléments et d'en faire part aux proches», pointe l'officier public.

Il comprend le rôle des journalistes

Sylvain Truchon a une bonne relation avec les représentants des médias et comprend le travail des journalistes.

«Je sais que vous avez des lignes à remplir. Quand je peux répondre, je le fais. Il y a des choses que le public a le droit de savoir et il a y a des choses qui ne sont pas d'intérêt public. Je ne veux pas voir de photos sanguinolentes ou sensationnelles dans les journaux ou à la télévision et jusqu'à maintenant, j'ai eu une excellente collaboration des journalistes», exprime le coroner.

Il est arrivé, par le passé, que le coroner Truchon «en donne plus aux journalistes» pour faire taire des rumeurs non fondées entourant certains de ses dossiers. Il a également remis les pendules à l'heure dans certains lieux publics pour éviter que la machine à rumeurs s'emballe. Le tout, bien sûr, dans le respect de son devoir de réserve.

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