L'empire du faux et autres joyeusetés

Jean-Pierre Vidal explore plusieurs dimensions de la vie... (Photo Le Progrès-Dimanche, Michel Tremblay)

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Jean-Pierre Vidal explore plusieurs dimensions de la vie littéraire dans son dernier recueil de nouvelles, Méfaits divers.

Photo Le Progrès-Dimanche, Michel Tremblay

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Daniel Coté
Le Quotidien

La comparaison pourra surprendre, mais dans son plus récent recueil de nouvelles, Méfaits divers, Jean-Pierre Vidal met ses pas dans ceux du regretté Greg, l'auteur de la série des Achille Talon.

Le rondouillet personnage prenait plaisir à montrer comment se fait une bande dessinée, à emmener le lecteur dans l'envers du décor. L'auteur saguenéen n'a pas recours à ce mode d'expression. En revanche, plusieurs des textes publiés par les Éditions de la Grenouillère ouvrent une fenêtre à peine givrée sur le merveilleux monde de la littérature.

Ça commence avec Les serre-files, l'histoire d'un homme qui se fait payer pour faire la file dans un salon du livre. Juste après, Dédicaces présente la petite entreprise d'un type qui produit des dédicaces pour les auteurs, toujours dans les salons.

Suit L'éducation littéraire, bref clin d'oeil à Flaubert, puis on retourne au salon pour voir évoluer le narrateur de Je signe les livres des autres. On le trouve bien ratoureux de prétendre être une autre personne, ce gars qui pousse l'audace jusqu'à signer des ouvrages de Melville, Homère et Hugo en laissant croire qu'ils sont toujours de ce monde.

«Les salons du livre représentent l'empire du faux. Les gens viennent voir uniquement les personnes les plus connues, comme je l'ai encore constaté à Montréal, il y a quelques semaines. C'était le désert pour Nicole Brossard, qui est pourtant excellente, alors que Dany Laferrière, très bien aussi, attirait plein de monde», relate Jean-Pierre Vidal.

Lui-même participe encore aux salons, mais comprend ceux qui ont décidé de les boycotter. «Il faudrait revoir la formule parce que je trouve ça désagréable. Par contre, le salon de Jonquière est mieux parce que les auteurs de la région sont bien couverts. Ailleurs, on n'est rien du tout», note l'auteur.

C'est à Jonquière, justement, qu'est né Je signe les livres des autres. «Samuel Archibald ayant vendu tous ses exemplaires d'Arvida, il a décidé de quitter, rapporte Jean-Pierre Vidal. Or, un homme est arrivé avec sa copie à lui et m'a demandé de la signer pour quelqu'un d'autre. Je lui ai dit qui j'étais, mais il a insisté en répondant que ce n'était pas grave.»

Le vrai et le faux

La pièce de résistance du recueil est L'ermite de Marigny-les-Voûtes. Cette fois, l'objet ciblé est l'industrie des colloques, une bête étrange que l'auteur a dû apprivoiser à l'époque où il enseignait la littérature à l'UQAC. Quelques anecdotes ont trouvé leur chemin dans sa nouvelle.

«L'histoire du psychanalyste qui arrive au colloque en conduisant une Porsche rouge est bel et bien arrivée. C'était pendant une activité consacrée à Alain Robbe-Grillet», souligne Jean-Pierre Vidal. Quant à l'ermite évoqué dans le titre, ce type maîtrise si bien l'oeuvre d'Héraclite qu'il crée des citations qui semblent plus vraies que nature.

«Un jour, alors que je participais à un autre colloque, j'ai effectué un exercice similaire en produisant de faux écrits de Boris Vian. Même sa veuve était venue me rencontrer parce que ça l'avait intriguée. Elle se demandait d'où ça venait», lance l'auteur, qui croit que si on entre dans la langue d'un autre, on peut écrire comme lui.

De telles considérations ramènent à la surface le titre qu'il voulait donner au recueil: Faux et usage de faux. L'éditeur l'a refusé en invoquant le fait qu'il a déjà été utilisé, mais n'empêche. Qu'elle traite de littérature ou d'autres sujets, cette collection de nouvelles présente la réalité sous un jour équivoque.

«Il est souvent question de simulacres, et ce, dès la première nouvelle où un homme met un vrai revolver à la place du faux que devaient utiliser des enfants. C'est le texte le plus ancien. Je l'ai écrit à l'âge de 19 ans, au temps de la guerre du Vietnam. Je faisais un parallèle entre les jeux de guerre des enfants et ceux des adultes», explique Jean-Pierre Vidal.

Le recueil prend fin avec L'ensablement, autre histoire sur fond de littérature. Elle court sur 34 pages, ce qui est beaucoup pour le Saguenéen. Est-ce le signe d'un changement de cap? «Ma blonde croit que je suis mûr pour un roman, mais je n'ai pas la patience pour fréquenter longtemps les mêmes personnages», répond le principal intéressé.

Rencontre avec «un désespéré heureux»

«Je suis un désespéré heureux», laisse échapper Jean-Pierre Vidal au détour de la conversation. La formule est «cute» et décrit bien l'esprit qui anime l'auteur de Méfaits divers. Son sens de l'humour affûté tempère le spleen que génère la médiocrité de notre temps.

«L'évolution de l'humanité me désespère, confie-t-il. Au plan intellectuel, nous vivons une déconfiture qui me fait penser à la décadence de Rome. À l'Université Laval, par exemple, ils viennent de fermer trois programmes, dont la maîtrise en art. Au Japon, pendant ce temps, le premier ministre a demandé qu'on supprime toutes les facultés de sciences humaines.»

Cette façon de rejeter tout ce qui ne relève pas de la simple survivance, pour reprendre son expression, lui fait dire que la planète se dirige vers un rétrécissement. Évoquant de nouveau la chute de Rome, le Saguenéen laisse entendre que la situation est plus préoccupante aujourd'hui.

«À l'époque, ceux qu'on appelait les barbares étaient aux portes de l'empire, alors qu'aujourd'hui, ils se trouvent à l'intérieur. Nous vivons à l'ère du confort, de la facilité. Nous avons le cerveau lavé par la publicité, énonce Jean-Pierre Vidal. Quant au cyberespace où les jeunes passent tellement de temps, c'est le simulacre absolu.»

Le déclin n'est pas irrémédiable, cependant. Le redressement des sociétés pourrait même aller de pair avec le retour à une vraie prospérité. «Les pays qui dominent au plan économique dominent également au plan culturel», rapporte ainsi l'universitaire.

Sur un registre plus personnel, l'acte d'écrire occupe toujours une place centrale dans sa vie. Cette activité lui procure beaucoup de plaisir, d'autant que spécialiste de la nouvelle semble immunisé contre l'angoisse de la page blanche. Son amour des mots demeure au coeur de sa démarche.

«La littérature, c'est la sensibilité aux mots, au jeu des lettres. Si on prend celles du mot chien, on peut s'en servir pour écrire le mot Chine, ce qui nous mène au pékinois, un chien de Chine», indique Jean-Pierre Vidal en esquissant un sourire.

Pendant quelques secondes, il venait de démontrer que l'humour constitue le meilleur antidote au découragement.

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