Les vignerons régionaux victimes de préjugés

Les cépages utilisés par les vignerons doivent résister... (Photo Le Quotidien, Rocket Lavoie)

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Les cépages utilisés par les vignerons doivent résister au climat plus froid de la région.

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Laura Lévesque
Le Quotidien

Les vendanges s'amorcent dans les quelques vignobles commerciaux et amateurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Une région réputée comme étant peu propice à la culture des vignes et où le savoir-faire vinicole est quasi absent. Même sur le site Internet de l'Association des vignerons du Québec, qui regroupe près de 70 producteurs, le Saguenay-Lac-Saint-Jean ne figure pas sur la liste des territoires producteurs de cet alcool. Est-ce impossible de faire de bons vins au Saguenay-Lac-Saint-Jean?

Pierre-Philippe Tremblay, copropriétaire avec son père du Domaine Le Cageot de Jonquière, le plus important vignoble de la région, n'a pu s'empêcher de soupirer avant de répondre à la question.

« J'ai gagné meilleur vin blanc au Canada, deuxième rouge au monde et deuxième blanc au monde. Et ce sont des vins saguenéens. On s'est démarqués de tout ce qui se fait sur la planète. J'ai battu des vignobles européens, de la Californie, de l'Alsace. C'est un Jonquiérois qui a gagné. Ceux qui disent que les vins du Québec ou de la région ne sont pas bons, ils n'ont simplement pas goûté aux bons produits », lance d'un trait le jeune homme, en parlant des médailles d'argent qu'il a remportées au Finger Lakes International Wine Competition et l'or au All Canadian Wine Championships.

Mais ce dernier l'admet. Il constate encore un certain scepticisme chez les gens.

« Le préjugé est en effet un peu présent. Mais lorsque les gens goûtent, il disparaît. Il ne faut pas oublier que de la piquette, il y en a partout. En Europe, ils ne font pas que du bon vin. À mon avis, il n'existe pas un meilleur endroit qu'un autre pour faire du raisin. C'est la manière de travailler qui fait la différence », ajoute M. Tremblay, qui a conçu le tout premier vin commercial de la région avec ses vins rouge et blanc nommés de Père & Fils,

Le Québec compte près de 90 vignobles. Un nombre en constante augmentation depuis les dernières années. Preuve que le préjugé voulant que la province ne soit pas terreau fertile pour la production vinicole ne tient plus la route, selon Bertrand Tremblay, copropriétaire du jeune vignoble Couchepagane de Métabetchouan-Lac-à-la-Croix.

« Nos vins sont différents. On ne fait pas de pinot noir par exemple. Ce sont d'autres cépages. Des cépages nord-américains qui résistent à notre climat, dont plusieurs ont été développés au Minnesota. Le goût peut donc être différent. Mais ça ne veut pas dire qu'on fait du moins bon vin », répond Bertrand Tremblay, qui a entamé la culture viticole à l'aube des années 2000.

« Mais c'est sur qu'on a toujours un parti pris. C'est toujours bon pour nous autres. Mais est-ce que les autres aiment ça? C'est une question de goût », renchérit l'ancien vétérinaire.

Climat

Les changements climatiques semblent toutefois en faveur de producteurs viticoles du Québec. Même que les prévisions annoncent de plus importantes hausses des températures dans le nord de la province que dans le sud. Le mois de septembre, le plus chaud que la région a connu, a d'ailleurs compensé pour les jours plus froids de l'été.

« Le mois de septembre a en quelque sorte sauvé la saison. Ça a grandement aidé », constate Bertrand Tremblay, qui prévoit récolter d'ici le 10 octobre.

« Au mois de mai, ça a gelé. Si ce n'était pas arrivé, la saison aurait été extraordinaire. Là, on va parler d'une bonne saison. Mais le mois de septembre a permis de sauver le bourgeon tertiaire », explique Jean-Philippe Tremblay, du Domaine le Cageot.

En effet, il existe trois types de bourgeons sur un plant de vigne. Lorsque le premier est victime d'un gel, le deuxième prend la relève. Mais la production sera moindre. Et si le deuxième est également endommagé, le troisième bourgeon sort en renfort.

Pour faire des vins de glace, la région demeure une terre de prédilection, selon le copropriétaire du vignoble la Couchepagane, qui fabrique ce type d'alcool.

« Le vin de glace, c'est une vendange tardive. On a un climat idéal pour ça. Car le raisin doit avoir gelé cinq à six fois. Il se déshydrate, donc il reste beaucoup plus de jus concentré. Il faut qu'il fasse -8 degrés pour récolter ça. »

Les producteurs viticoles se basent sur le degré... (Photo Le Quotidien, Gimmy Desbiens) - image 2.0

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Les producteurs viticoles se basent sur le degré Brix pour déterminer la période de cueillette. L'unité de mesure est prise à l'aide d'un réfractomètre.

Photo Le Quotidien, Gimmy Desbiens

Le Saguenay a son propre cépage

Même si elle part de loin en matière vinicole, la région a reçu son propre cépage, il y a plusieurs années. Le Saguenay a son Saint-André au même titre que Bordeaux a son cabernet sauvignon, rappelle Pierre-Philippe Tremblay du Cageot, qui a développé ce raisin avec l'aide de chercheurs américains.

« Un jour, une dame âgée est venue nous donner un vieux plant de vigne. Personne ne connaissait ce cépage hybride. Il semblait parfait pour notre climat. Il arrivait tôt à maturité et ne gelait pas l'hiver. On a donc fait appel à des chercheurs du Minnesota et ils ont fait des tests d'ADN. Il s'est avéré unique au monde. C'était une nouvelle variété. On l'a donc nommé en l'honneur du chemin où se trouve le domaine », se remémore Pierre-Philippe Tremblay, en racontant la petite histoire du Saint-André.

Le Vandal Cliche, le Sainte-Croix et le Radisson font partie des cépages de prédilection au Québec. Et si le raisin joue beaucoup sur le goût du vin, le moment de le cueillir fait la différence. Et comment sait-on si le raisin est prêt à être récolté? Les producteurs viticoles se basent sur le degré Brix. Une unité de mesure prise à l'aide d'un curieux petit outil.

« Quand j'étais vétérinaire, j'avais un stéthoscope. Maintenant, j'ai besoin d'un réfractomètre», image Bertrand Tremblay en présentant cet outil qui calcule la concentration de sucre et le potentiel d'alcool dans le raisin.

Chaque semaine, il goûte ses raisins. Après un test visuel, il écrase une grappe pour retirer le jus. Une goutte dans le réfractomètre permet de connaître le degré Brix.

« Après un test d'acidité au goût, l'appareil me permet de voir le potentiel d'alcool et la quantité de sucre. La semaine dernière, j'étais à 14 degrés Brix et, en ce moment, je suis à 16. Il faut atteindre plus de 18 pour commencer à récolter», vulgarise M. Tremblay.

Ce dernier s'est lancé dans la culture viticole après une carrière en médecine animale. Une véritable passion pour celui qui fait appel à des experts pour fabriquer le meilleur vin possible.

« Un oenologue et un agronome viennent deux ou trois fois dans la saison. Ils goûtent. Ils identifient nos défauts, ce qu'il faut améliorer. On n'a pas le choix, ça prend des experts. Aujourd'hui, on dispose de plus de documentation. Mais en 2000, quand j'ai commencé, on ne savait presque rien de cette culture au Québec », constate le copropriétaire du Vignoble Couchepagane.

Les points de vente

Selon le registre de la Régie des alcools, des courses et des jeux, il existe seulement deux producteurs artisanaux de vin dans la région, soit le vignoble de Jonquière et celui de Métabetchouan-Lac-à-la-Croix. Et ceux qui souhaitent goûter à leurs produits ne peuvent pas simplement se rendre dans un point de vente de la SAQ. Même qu'au Domaine Le Cageot, les quelque 8000 à 12 000 bouteilles fabriquées annuellement sont pratiquement toutes vendues à l'avance.

«Je ne suis vraiment pas intéressé de vendre à la SAQ. D'abord parce qu'elle ne donne rien aux producteurs, alors qu'elle se prend du 200 % à 300 % de profit. Moi, ils me laissent des graines. Il est où l'avantage?», questionne Pierre-Philippe Tremblay.

«Mais presque toute notre production est vendue à l'avance. Nos clients viennent chaque année chercher leur caisse ou leur bouteille. Il y a des restaurants qui voudraient vendre nos vins blanc et rouge, mais on ne souhaite pas augmenter notre capacité de production pour le moment. Il y a d'importants investissements qui s'en viennent ici. Mais on veut conserver la même capacité, soit un maximum de 12 000 bouteilles par année», laisse tomber M. Tremblay, qui vend également plusieurs produits dans son commerce ouvert à l'année et situé sur le domaine, dans le rang Saint-André à Jonquière.

Pour sa part, le propriétaire du vignoble Couchepagane vend ses produits dans les marchés publics l'été et dans les marchés de Noël l'hiver.

«Il faut être là où il y a de l'achalandage. Mais c'est vraiment plaisant de faire goûter aussi. Parfois, certains font la grimace, d'autres se régalent», constate Bertrand Tremblay.

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