En raison du virage idéologique pris depuis les élections de mai 2011, le gouvernement Harper a, en effet, bien peu à voir avec celui dirigé, à la fin des années 80 et au début des années 90, par Brian Mulroney. Que l'actuel premier ministre du Canada cherche conseil auprès d'un prédécesseur de qui il n'a jamais été idéologiquement et politiquement proche, et dont l'image publique a été malmenée au tournant des années 2000 pour une foule de raisons, est révélateur. Stephen Harper saisit bien mal le Québec, tout comme ses proches conseillers, et cette réalité est en train de torpiller ses efforts et sa stratégie consistant à repositionner l'image du Canada à l'étranger tout en déplaçant le centre de gravité politique du pays vers l'Ouest géographique et la droite de l'échiquier politique.
Démonstration
En mai 2011, les conservateurs ont fait la démonstration qu'il était possible de remporter une élection et de former un gouvernement majoritaire sans obtenir d'appuis solides au Québec. Un an et des poussières plus tard, on constate les effets politique et socioéconomique d'une telle réalité. Même si les appuis «officiels» à la souveraineté ne sont pas en hausse, même si la question de l'indépendance du Québec ne défraie pas l'actualité, occultée par la crise sociale et les effets prolongés de l'incertitude économique, la Belle province donne l'impression de s'éloigner de plus en plus du «Rest of Canada». Les préoccupations ne sont plus les mêmes.
Le virage idéologique du gouvernement Harper a accentué ce phénomène. Le retour en force des portraits de la reine d'un océan à l'autre et dans les ambassades ornées de l'unifolié, l'appellation «royale» renouvelée dans le jargon militaire et politique, l'abolition du registre des armes d'épaule, le durcissement des peines de prison, les volte-face en matière d'environnement... Ces éléments ont tous contribué à élargir le fossé entre Ottawa et le Québec alors qu'ils visaient plutôt à redéfinir sur de nouvelles bases l'identité canadienne. Beau paradoxe.
Dans ce contexte actuel, même s'il est beaucoup trop tôt pour affirmer que Jean Charest sera effectivement battu aux prochaines élections provinciales, que M. Harper cherche conseil au Québec témoigne du malaise. Advenant une victoire péquiste et un éventuel référendum, comment Ottawa, comment les conservateurs, avec une poignée de ministres et de députés québécois, dont le ministre régional Denis Lebel, pourraient-ils jouer un rôle clé? En matière d'unité nationale, tourner complètement le dos au Québec, volontairement ou non, peut difficilement s'avérer une stratégie payante à moyen ou long terme.
Bilan
Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, le bilan des conservateurs n'est pas mauvais. Le fédéral continue de soutenir, via ses divers programmes, une foule d'initiatives locales. Ottawa a débloqué plusieurs millions de dollars pour soutenir le projet de desserte ferroviaire au port de Grande-Anse, et semble déterminé à investir pour assurer le maintien et la pérennité de la 3e Escadre de Bagotville. Le député Denis Lebel joue un rôle important au sein du cabinet. Et l'ancien député et ministre Jean-Pierre Blackburn, un homme unanimement apprécié dans la région, a obtenu un poste prestigieux à Paris.
En quelque sorte, le clivage qui se dessine entre Québec et Ottawa ressemble davantage, à une tout autre échelle, évidemment, à celui qui se devine de plus en plus fortement entre Québec et ses régions. Peut-être par méconnaissance des enjeux respectifs plus que par volonté politique, les préoccupations et les priorités divergent au point de créer un gouffre d'indifférence. Ainsi, si à Ottawa les politiques laissent le Québec de marbre, on peut croire que sur la scène québécoise, les enjeux soulevés à l'occasion de la prochaine campagne électorale risquent de porter davantage sur la crise sociale et les droits de scolarité que sur les besoins d'une région à la recherche d'un nouveau modèle de développement économique. Là aussi, un fort clivage est à prévoir.