De passage devant les membres du Cercle de presse du Saguenay, hier, l'historien Gérard Bouchard a fait le point sur la société québécoise tout en saisissant l'occasion pour traiter longuement du lock-out décrété par la multinationale en janvier dernier. Ce combat, inégal selon lui, démontre bien à quel point il y a aujourd'hui un déséquilibre des forces entre les grandes sociétés multinationales et le mouvement ouvrier.
« À titre d'exemple, les autres usines de la région ne participent pas à ce conflit. Ils ont de bonnes raisons de le faire puisque les conventions ne sont pas terminées. Le leader syndical a fait une tournée dans le monde pour recueillir des appuis, mais ils ne font pas la grève ailleurs. Si toutes les usines au monde de Rio Tinto étaient fermées, laissez-moi vous dire que le conflit ne durerait pas une semaine. Le type à l'assemblée des actionnaires aurait eu la face plus longue «, explique le professeur qui semble suivre de très près ce dossier via les médias sociaux.
Toujours en référant au conflit jeannois, Gérard Bouchard note que même les États sont impuissants devant ce pouvoir du capital qui a profité du boom des technologies pour se réorganiser en « une sorte de nuage insaisissable «. Il faisait référence à la signature en secret d'une entente entre le gouvernement du Québec et Rio Tinto Alcan qui permet à la multinationale de vendre de l'énergie à Hydro-Québec alors que les travailleurs sont dans la rue. Ce qui constitue un autre obstacle au rapport de force nécessaire dans les conflits ouvriers.
« Ça n'a quand même plus de sens, un entrepreneur de Chicoutimi qui ferme son usine est dans l'obligation de s'expliquer et risque de faire face à la justice. Les grandes multinationales peuvent fermer un matin une usine et mettre 500 travailleurs à pied sans que personne ne dise un mot ou puisse s'y opposer «, reprend Gérard Bouchard en référant à la fermeture brutale de l'usine Novelis de l'arrondissement de Jonquière.
Interrogations
Cette réalité commence toutefois à soulever des questions et les nouvelles technologies constituent un excellent moyen pour les citoyens qui désirent s'organiser et s'opposer à cette nouvelle réalité mondiale dominée par un « capitalisme « sauvage comparable à celui du 19e siècle. C'est ainsi que le chercheur constate, en suivant les débats sur les médias sociaux, que le combat des travailleurs d'Alma reçoit de plus en plus d'appuis dans le monde, que des personnes soutiennent cette lutte en raison du symbole qu'elle représente.
Même le monde universitaire est aujourd'hui inféodé par les grandes sociétés, celles qui financent les chercheurs qui n'ont pas assez de soutien de l'État. Cette situation fait en sorte que le milieu universitaire, généralement à l'avant-garde du progrès social, doit composer avec cette réalité.
« C'est pour ça que c'est un gars comme Desjardins qui a parlé de l'industrie forestière. On se serait attendu à ce que ça soit les biologistes des universités. Mais ils ne peuvent pas. C'est comme un professeur financé par Rio Tinto Alcan. Moi, ce n'est pas mon cas et quand bien même qu'ils voudraient me financer je ne voudrais pas. Je ne pourrais plus venir au Cercle de presse pour vous dire ce que je dis ce matin «, a ajouté l'historien.
Il y deux semaines, Gérard Bouchard a, d'une certaine façon, défendu les étudiants qui luttent contre la hausse des frais de scolarité en dénonçant l'intervention des policiers dans les murs de l'UQAC. Hier, il a donné un coup de pouce aux travailleurs de l'aluminerie d'Alma en insistant sur une nécessaire réorganisation du monde ouvrier pour tenir compte de la réalité mondiale.
Quant au Plan Nord, Gérard Bouchard croit que les Québécois réagissent en fonction de ce qu'ils sont. Ils doutent du gouvernement libéral et se rappellent du fer à « un cent la tonne de Duplessis «.
Pourtant, le professeur croit que ce vaste projet pourrait être tout aussi mobilisateur que Manic 5 si les gouvernements parvenaient à regagner la confiance des citoyens.