Histoire d'hormones

Dernier clip de Madonna, «Justify my Love».... ((Courtoisie))

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Dernier clip de Madonna, «Justify my Love».

(Courtoisie)

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Joël Martel
Le Quotidien

Elle était toute nouvelle dans le quartier. Elle s'appelait Sheila.

Faut savoir qu'elle avait une sacrée personnalité. Maintenant, je ne me souviens pas si elle arrivait tout simplement d'un autre quartier ou si elle avait déménagé d'une autre ville, mais bon, vous savez comment c'est. Quand on est en sixième année du primaire et qu'un nouveau ou une nouvelle arrive dans la classe, tout le monde s'emballe.

Évidemment, même si les gars faisaient semblant de s'en taper, on était tous pas mal fébriles à l'idée qu'une nouvelle fille soit arrivée dans la classe. Et puis, de l'autre côté de la classe, il y avait les filles qui ne voyaient pas d'un aussi bon oeil que les gars l'arrivée d'une nouvelle étudiante dans la classe. Je me souviens encore du regard méfiant que certaines de mes amies affichaient alors.

Sheila s'était rapidement taillée une place dans la classe et en quelques heures seulement, son nom circulait déjà pas mal dans la cour d'école. Ici, peut-être que c'est ma mémoire qui me joue des tours, mais il me semble que c'est cette même journée-là que la grosse nouvelle à propos de Sheila était sortie.

Cette grosse nouvelle, c'était que Sheila possédait chez elle une des fameuses copies introuvables du dernier clip de Madonna, «Justify my Love». Pour la petite histoire, le clip avait été banni par les chaînes de télé comme Musique Plus étant donné qu'il contenait des scènes de sexualité explicites. Alors voilà, je vous laisse imaginer le tableau, mais disons que tout le monde capotait pas mal un petit peu beaucoup.

J'ignore maintenant ce qui m'a pris, mais comme j'étais très poche afin d'aborder les filles, je m'étais dit que comme Sheila semblait afficher une grande ouverture d'esprit quant à la chose, ça serait peut-être là ma chance d'avoir droit à un premier semblant de rapprochement. Alors j'ai fait comme tous les petits gars ne font pas, j'ai pensé que la meilleure première approche serait de lui écrire une lettre. Mais là, qu'on se comprenne, pas vraiment une lettre d'amour. En d'autres mots, j'avais tenté d'écrire ce qui s'apparente à une espèce de lettre érotique. Et puis, comble du ridicule, j'avais même eu la brillante idée de joindre à ma lettre un dessin érotique. Un gars s'essaie, comme on dit.

La vie est drôlement bien fait parfois, car voyez-vous, le fameux document controversé ne s'est jamais rendu à Sheila. J'avais caché la lettre sous mon oreiller et puis un soir, dans un élan de panique, je l'avais jetée par la fenêtre de ma chambre alors que ma mère venait me dire un truc. Celle-ci avait aussitôt remarqué mes agissements étranges et quelques minutes plus tard, elle trouvait la lettre et le dessin sur la neige devant la maison.

D'aussi loin que je me puisse me souvenir, la discussion qui a suivi l'incident fut probablement le moment le plus humiliant de toute mon existence. Je vois encore ma mère, aussi mal à l'aise que moi, assise à mes côtés sur mon lit. J'avais alors tenté de me disculper maladroitement et là, j'en étais à verser toutes les larmes de mon corps. J'avais tellement honte.

Mais au-delà de toute cette honte, il reste que ce moment a peut-être joué un grand rôle dans mon identité. Disons que ça a servi de catalyseur afin que nous finissions par avoir «cette discussion» tant redoutée par les parents.

Un jour, ça sera aussi mon tour de m'asseoir sur le lit de mon enfant, de pousser un soupir et d'initier la discussion. Et même si j'ai encore quelques années devant moi et qu'en théorie, je pourrais m'y préparer, je sais que ça sortira tout croche. Il reste toutefois que ça sera beaucoup mieux que de me fermer les yeux et de me dire que de toute façon, tout est maintenant disponible sur le web en un seul clic. Même Justify my Love.

Alors hop, ça fait partie de la "game" quand on a des enfants. Surtout à une époque où l'on se rend compte que la notion de consentement et la culture du viol sont des concepts essentiels à comprendre afin d'arriver à une éducation saine. Et puis, même si on appréhende ce moment avec terreur, c'est toujours mieux d'avoir l'air con devant ses enfants que de voir son enfant agir comme un con devant le monde entier.

Parce que désormais, qu'on ait 7 ou 77 ans, on vit pas mal tous dans la même grande cour d'école.

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