Évitons des décès évitables

Le Quotidien

Ceux et celles qui, successivement, ont occupé les fonctions de ministre de la Santé et des Services sociaux doivent placer leurs actions dans le cadre plus large de l'impact des inégalités sociales, des déterminants de la santé et du poids grandissant de défis tels que le cancer et les maladies chroniques. C'est sans surprise que nous avons alors constaté, et constatons toujours, que parmi les causes les plus importantes de maladies et de décès évitables dans notre société, on retrouve encore l'usage du tabac.

Le tabagisme provoque la mort prématurée de plus de 10 400 Québécois et Québécoises chaque année, ce qui représente un décès sur cinq. À cela s'ajoutent les milliers de victimes qui s'en sortent avec des conditions débilitantes et douloureuses ainsi que des souffrances et des coûts pour leur famille. En termes de soins de santé, le tabac est responsable du tiers des séjours hospitaliers et du quart des services infirmiers.

En d'autres mots, lutter contre le tabagisme s'avère une nécessité absolue pour tout gouvernement cherchant à protéger et à améliorer la santé de la population en agissant en amont, par la promotion de la santé et la prévention afin de réduire le « fardeau de la maladie » sur un système de santé sans cesse plus sollicité.

C'est pourquoi, lors de nos mandats respectifs, nous avons fait de cet immense enjeu de santé publique une priorité. Face à ce qui est manifestement une épidémie industrielle, nous avons compris qu'il fallait aller au-delà des campagnes d'éducation et des services d'abandon - deux interventions essentielles mais insuffisantes pour contrer le marketing sophistiqué de l'industrie.

Nous avons donc tous deux procédé à l'adoption de mesures d'envergure visant à limiter la capacité de l'industrie de séduire les jeunes et de tromper les fumeurs, en plus de protéger les non-fumeurs. La Loi de 1998 a interdit l'usage du tabac dans les milieux de travail ainsi que la commandite d'événements culturels et sportifs qui associait aux marques de tabac le plein air, l'aventure, la mode et les arts. La Loi de 2005 a étendu l'interdiction de fumer aux restaurants, aux bars et aux cours d'école en plus de faire disparaître les étalages multicolores et proéminents de produits du tabac dans les points de vente. Grâce à un ensemble équilibré de mesures incitatives et coercitives, la norme sociale en regard de la consommation du tabac a changé.

Ces mesures ont sans aucun doute contribué à une baisse progressive du taux de tabagisme au Québec, qui est passé de 34,0 % en 1994 à 22,5 % en 2009. Cette remarquable baisse se traduit par un million de fumeurs en moins, un bilan exceptionnellement positif par rapport à l'investissement minime associé à ces réformes. Comme un tel changement ne se réalise pas de façon isolée, cette évolution entraîne des modifications favorables à la santé aux plans d'autres habitudes de vie comme l'alimentation et l'activité physique. L'impact global sur la santé de la population est ainsi considérable.

Mais, ces gains sont fragiles et ne se consolident que sur une longue période de temps.

Le tabagisme demeure un fléau loin d'être éradiqué. Depuis la dernière révision de la Loi en 2005, les stratégies de marketing du tabac se sont considérablement raffinées, allant jusqu'à déjouer ou à minimiser l'impact de la loi.

Article 77

C'est d'ailleurs pourquoi nous avons inclus dans l'article 77 de la Loi sur le tabac une disposition qui oblige le ministre de la Santé à « faire rapport au gouvernement sur la mise en oeuvre de la présente loi » après cinq ans d'application, une obligation qui a été présentée lors de son introduction en 1998 et de sa reconduction en 2005 comme un mécanisme pour revoir la Loi selon les constats des rapports de même que les nouveaux défis.

Ce rapport a effectivement agi comme un tremplin pour le renforcement de la Loi en 2005, mais son dépôt en 2010 n'a pas encore été suivi d'une réforme semblable.

Cette réforme est pourtant nécessaire pour faire face aux nouvelles stratégies de promotion des produits du tabac qui favorisent le tabagisme. En effet, au cours des dernières années, nous avons vu émerger de nouvelles stratégies telles que l'aromatisation aux saveurs de fruits et de friandises, les publicités sur les emballages associant le tabac à des valeurs positives comme la fleur de lys, et les cigarettes ultra-minces présentées dans des paquets élégants ressemblant à des cosmétiques de luxe.

Bien qu'elles soient moins visibles pour le grand public, ces nouvelles stratégies permettent encore à l'industrie de recruter 30 000 nouveaux jeunes fumeurs par année, assez pour résulter en un taux de tabagisme relativement stable au cours des dernières années. Pire, ces statistiques n'incluent pas l'usage du cigarillo, ce qui sous-estime le taux réel de tabagisme, surtout chez nos jeunes  par ailleurs trop souvent exposés aux effets de la fumée secondaire dans leur environnement immédiat.

À tout point de vue, la situation demeure préoccupante.

Alors que la Journée mondiale sans tabac est à nos portes, nous joignons nos voix pour lancer un vibrant appel à l'actuel ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec, le Dr Yves Bolduc, ainsi qu'à tous les élus de l'Assemblée nationale, afin qu'ils redoublent leurs efforts pour lutter contre ce fléau et ce, à l'aide de tous les outils législatifs à leur disposition.

Il est toujours délicat pour un gouvernement de légiférer dans le champ des habitudes et des choix individuels. Afin de réussir, ces actions législatives doivent s'appuyer sur un large consensus social et une corrélation bien démontrée entre l'application des lois et l'amélioration de la santé publique. Ce fut le cas, il y a longtemps, pour le port de la ceinture de sécurité et, plus récemment, dans les étapes législatives auxquelles nous avons tous deux été associés en cohérence et continuité. Nous croyons que notre société est prête à faire un pas de plus.

Fort des succès obtenus par le passé, le Québec retrouvera ainsi, grâce à la détermination de ses représentants, son rôle de leader dans la lutte au tabagisme.

Dr Jean Rochon, ancien ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec (1994 à 1998)

Dr Philippe Couillard, ancien ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec (2003 à 2008)

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