Lui avec son cégep, sa «Playstation», ses amours, son petit boulot, et ses moeurs de hibou nocturne; moi, avec mon travail, la vie domestique, mes trois fils, mes amis, mon maintien en forme, et mon horaire de lève-tôt, nous nous croisons souvent sans nous rencontrer.
Ici, nos cellulaires sont fermés, l'hôtel n'offre le «wifi» que dans son lobby. Nous voilà en sevrage technologique. Pas de textos urgents, pas de courriels impératifs, pas d'alertes sonores péremptoires. Juste nous deux dans ce petit havre célèbre pour sa bavette au foie gras, et pour l'affiche à sa porte: «Fermez vos portables, nom de Dieu!» Zone franche digitale, le resto chasse ceux qui ne se consacrent pas entièrement aux humains entassés autour de ses tables minuscules, ceux qui se laissent distraire par une servitude virtuelle.
Retrouvailles
On jase: de mon boulot, de nos vies, de ses études, de Paris, de la faune bigarrée du métro, de ces Français plus plaisants mais moins typiquement Français qu'il ne le pensait. Je le sens passionné, je découvre ses réflexions de jeune idéaliste un peu carré (pléonasme?).
Où ai-je perdu ce fil d'Ariane, ce cordon ombilical entre nous? Dans nos soupers trop vite expédiés, hachurés par la télé, les téléphones, le hockey du plus jeune, nos loisirs qui compressent nos soirées? Dans nos fins de semaine où ses nuits actives ne croisent mes journées laborieuses que pour du maman-taxi?
La privation technologique durant une semaine nous oblige à pendre le temps à deux. Pas pour des introspections psychanalytiques: juste pour le plaisir de vivre ensemble, redécouvrant l'autre sans stress.
Quelques semaines avant, j'étais dans bistrot avec des amies. Nos iPhones sur la table tintinnabulaient sans arrêt: un enfant, un pépin au bureau, un rendez-vous à fixer...
L'une des quatre s'absentait à tout moment, moi plus souvent qu'une autre. Mea culpa! Je n'arrive plus à faire un point d'orgue pour m'occuper des gens présents. Nos laisses dorées, si précieuses, rassurantes et utiles, nous projettent toujours dans la rencontre suivante, nous distraient de ceux qui sont là, devant nous.
Un soir à table avec quatre ados, chacun textait entre ses bouchées, enfermé dans un univers parallèle. Les amis distants supplantaient les copains présents. Tout ce monde techno qui palpite et trépide nous absorbe, nous hypnotise et bouffe nos vies, devenues un chapelet de rendez-vous ratés ou esquivés.
»Désintox»
Un grossiste en voyage dans les Caraïbes offre maintenant un forfait «digital detox», dans des îles enchanteresses. Pas de télé, de cellulaire, pas de Facebook ou de Twitter, d'ordinateur ou de Ipad, pas de jeux vidéo, ni de rallonge virtuelle du boulot. Un coach de vie veille à ce que personne ne triche.
Ce sevrage électronique durant les vacances permet aussi de faire le tri dans les souvenirs, de décanter, de réfléchir, de savourer pour mieux partager plus tard. Parfois des copains «postent» chaque heure de leurs vacances sur Facebook. Je préfère découvrir tout cela de vive voix à leur retour, comme un cadeau espéré qu'on déballe. Bien du monde dépose tout et n'importe quoi sur les réseaux sociaux: l'essentiel et l'accessoire, sans nuances. «Ça sent les brownies» côtoie «ma vie est plate».
Depuis ce voyage, j'éteins mon cellulaire plus souvent, je l'oublie au fond d'une poche ostensiblement... et je ne rate rien d'essentiel. Je me sens comme un fou du volant qui essaie de ralentir.
Ça goûte bon, les rencontres humaines. Ça nourrit l'âme plus sûrement que tous ces gugusses qui sonnent, vibrent, chantent, parlent et nous détournent de ceux qu'on aime en prétendant nous en rapprocher...