Analyser l'incertitude plutôt que le risque

David St-Pierre, professeur-chercheur au département de génie industriel... (Olivier Croteau, Le Nouvelliste)

Agrandir

David St-Pierre, professeur-chercheur au département de génie industriel de l'Université du Québec à Trois-Rivières.

Olivier Croteau, Le Nouvelliste

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Brigitte Trahan
Le Nouvelliste

Quelle est la différence entre prendre des décisions en se basant sur le risque et les prendre en fonction de l'incertitude? C'est la première question que pose, en début de formation, David St-Pierre à ses nouveaux étudiants.

«Si tu brasses un dé, tu sais que tu as une chance sur six de frapper chacune des faces, mais que se passe-t-il si le dé n'est pas équilibré? Tu ne connais pas les probabilités de frapper chacune des faces», illustre-t-il. Des incertitudes comme celle-là peuvent survenir dans toutes les sphères d'activités et rendre la prise de décision extrêmement difficile.

Alors comment prendre la meilleure décision, dans l'incertitude, en particulier quand cette décision aura un impact sur toute une communauté?

Professeur-chercheur au département de génie industriel de l'Université du Québec à Trois-Rivières, David St-Pierre se passionne justement pour une méthode qu'il juge beaucoup plus moderne et efficace que l'approche traditionnelle pour prendre la meilleure décision.

Il est d'ailleurs en lien avec la Ville de Trois-Rivières afin de l'aider, à partir de cette approche, à faire le choix le plus éclairé possible en matière d'infrastructures d'eaux usées pour les prochaines décennies.

Les changements climatiques, qui semblent infliger des modifications importantes au pattern des précipitations, représentent un joueur majeur dans l'analyse de ce cas particulier.

La Ville pourrait, par exemple, décider de construire des tuyaux plus gros qui seraient capables de capter de très grandes quantités d'eau parce qu'il tombe plus de pluie en peu de temps, l'été. Tant qu'à y être, la Ville pourrait aussi construire d'énormes infrastructures, assez gigantesques et démesurément grandes pour absorber l'eau d'un ouragan comme Harvey, au cas où le Québec vivrait ce genre de phénomène météorologique un jour, dans 20 ou 30 ans.

La Ville aurait ainsi une ceinture et des bretelles pour faire face aux aléas de Dame Nature, mais ce serait évidemment à gros frais pour les citoyens et pareille décision, dans nos latitudes, serait irrationnelle et non justifiable puisque les probabilités d'une catastrophe comme vient d'en vivre la ville de Houston, au Texas, est à peu près nulle à Trois-Rivières.

Alors quelle grosseur pour les nouveaux égouts de la Ville en fonction des changements climatiques?

«Parfois, les problèmes sont tellement complexes que tu ne peux pas assigner de probabilités», explique le professeur St-Pierre. Quel expert peut en effet affirmer sans l'ombre d'un doute qu'on aura plus de précipitations dans les prochaines décennies?

Et combien de citoyens composeront la population de Trois-Rivières dans 30 ans? La technologie amènera-t-elle de nouveaux moyens pour laver sans eau? Les toilettes à compostage gagneront-elles en popularité? Quels seront les coûts de l'eau par litre par seconde dans la Ville? Quelles seront les ressources financières disponibles pour les infrastructures?

Toutes ces questions et bien plus encore doivent être prises en considération dans les équations qui mèneront à prendre la meilleure décision.

«Parfois, il n'y a pas de façon de calculer les probabilités, ou bien ça coûterait trop cher pour le faire», explique le chercheur. «Peu importe la probabilité que l'on met sur une chance qu'un scénario arrive, elle ne serait pas assez précise pour que ça vaille la peine. Moi, à la place, j'applique la théorie des jeux», dit-il.

Cette théorie, abondamment étudiée par le célèbre mathématicien John Nash, a fait ses preuves et «tu n'as pas besoin de connaître les probabilités pour prendre ta décision», explique le professeur St-Pierre.

Il arrive de toute façon des cas où deux experts donnent des opinions diamétralement opposées sur un même sujet.

La méthode dite de l'équilibre de Nash peut donc permettre d'y voir plus clair. Elle stipule que, dans une situation donnée, que ce soit un jeu ou une prise de décision importante, chaque acteur prévoit correctement le choix des autres acteurs. Chacun d'entre eux peut alors maximiser ses gains et en suivant cette logique, aucun des acteurs ne regrette ses choix.

En fait, c'est que chacun a fait le choix le plus éclairé possible en fonction des informations dont il pouvait disposer au moment de sa décision.

Le raisonnement traditionnellement employé dans la prise de décision voudrait que Trois-Rivières conçoive, par exemple, le futur réseau des eaux usées en fonction des pires pluies aux 10 ans.

«Je ne suis pas d'accord avec cette approche-là», dit le professeur St-Pierre, parce que ça «coûte super cher de se mettre un facteur de sécurité» pour faire face à des situations extrêmes qui ont un pourcentage minime de survenir, fait-il valoir.

Mieux vaut donc créer un projet qui permettra à la Ville de s'adapter à tous les types de scénarios.

Dans l'exemple concret du système d'eaux usées de la Ville, il faut certes se baser sur les avis d'experts pour prendre une décision éclairée, mais dans l'incertitude, lorsqu'un expert dit de tourner à gauche et que l'autre dit de tourner à droite, il faut analyser les deux options en fonction du pourcentage de probabilités que chacune de ces prédictions présente.

C'est là que le calcul des ingénieurs, en fonction du principe de l'équilibre de Nash, prend tout son sens. Si l'analyse démontre 65 % du temps qu'il faut tourner à droite, cette option apparaîtra sans doute la plus adéquate et permettra aux élus de la Ville, si l'on conserve cet exemple, de justifier plus tard, la décision finale qu'ils ont prise.




publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer