«L'histoire que je raconte n'est pas seulement la mienne. Si c'était seulement ma vie à moi, ça ne serait pas grand-chose. Ça tiendrait sur trois pages!», affirme l'auteure quand on lui demande comment elle interprète la consécration de son livre Ru, une oeuvre se définissant plus comme une chronique biographique que comme un roman de fiction.
Quand on dit que plusieurs aspects peuvent impressionner dans le parcours de Kim Thuy, on peut d'abord penser au fil de sa vie en général. À l'âge de 10 ans, elle a fui son Vietnam natal avec ses parents et ses deux frères, dans la cale d'un bateau, pour aboutir dans un camp de réfugiés en Malaisie.
Arrivée à Granby en 1978 sans parler français, l'enfant expatriée s'est adaptée et enracinée en sa terre d'accueil. Elle a étudié la linguistique et la traduction à l'Université de Montréal avant d'y compléter un second baccalauréat en droit. Elle a travaillé comme avocate plusieurs années, dont trois à Saigon, avant de se lancer dans la restauration.
«J'ai eu mes deux enfants, et je croyais que j'aurais plus le contrôle de mon horaire avec un restaurant. Quelle erreur! Erreur de jugement, erreur d'ignorance!», sourit Kim Thuy en repensant à ce changement de carrière qui a duré cinq ans, le temps que le bail du local de son restaurant n'expire.
Au cours du dernier mois d'exploitation de Ru de Nam, à Montréal, Kim Thuy a commencé à prendre des notes, surtout en voiture aux feux rouges! À la suggestion de son époux, la mère de famille s'est arrêtée quelque temps pour réfléchir à ce qui succéderait à sa période restauration. C'est pendant cette pause («financée» par son mari, comme elle le dit), qu'est né son livre.
Son ami le producteur André Dupuy a soumis le manuscrit à Johanne Guay, vice-présidente édition au groupe Librex, dont les Éditions Libre Expression ont publié le livre en 2009. «Je n'ai jamais collé un timbre», confie Kim Thuy en considérant sa «chance» par rapport aux nombreux auteurs qui multiplient avec espoir les envois de manuscrits à une longue liste d'éditeurs.
Dans Ru, Kim Thuy fait valser son histoire personnelle avec celle de son pays d'origine. Elle relate la fuite et le séjour dans le camp de réfugiés, en insérant des bribes de sa vie pré-exil dans une famille trop favorisée pour se fondre dans le système communiste qui s'est imposé au terme de la guerre ayant déchiré le pays de 1964 à 1975.
Elle raconte comment Granby a représenté pendant un an un «paradis terrestre» pour elle, animé par des personnes marquantes comme l'enseignante Marie-France, l'amie Johanne et d'autres mises sur son chemin.
Kim Thuy y parle aussi de sa famille, de sa mère qui a fait des ménages et de son père qui a travaillé comme livreur dans un restaurant, de ses grands-parents, oncles, tantes, cousins et cousines. Elle mentionne ses deux fils, en évoquant notamment l'autisme du plus jeune pour décrire la sorte de surdité-mutisme qui a limité ses propres aptitudes de communication à son arrivée au Québec.
«Ce livre, ce n'est pas moi. C'est un livre de mots-clés. Je dis très peu sur moi et laisse beaucoup de place au lecteur pour imaginer le reste. C'est un livre pour parler de mes dieux, de mes héros, des personnes qui m'ont construite, en fait, ici et au Vietnam. C'est le livre de ceux que j'ai rencontrés», observe Kim Thuy en commentant le succès de son premier opus.
Un succès qui dépasse les frontières du Québec, où elle en a vendu plus de 100 000 exemplaires. Ru a été traduit en 15 langues et est proposé dans une vingtaine de pays. Toujours aussi modeste, Kim Thuy indique: «Je ne prends pas possession du destin de ce livre-là. Il vit tout seul. Il est un gros succès en Suède, mais je n'y suis jamais allée. C'est le livre tout seul qui fait son chemin».
L'auteure, jointe au téléphone à son domicile lundi dernier, revenait d'un séjour à Belgrade, où son livre est publié, et se préparait à repartir pour les Maritimes. Ru est entre autres publié en Albanie, en Norvège, en Italie, en Allemagne, au Japon, en France et aux États-Unis.
En 2011, Kim Thuy a aussi cosigné À toi, un recueil de correspondances, de récits croisés créé avec l'auteur Pascal Janovjak, un Franco-suisse établi en Palestine... rencontré à Monaco!
Kim Thuy affirme avoir deux langues maternelles, le vietnamien et le français. Non, elle ne parlait pas un mot de français en atterrissant à Mirabel mais ses parents, eux, l'avaient appris à l'école. Son pays natal a été sous protectorat français à compter de 1864 et jusqu'en 1954, au terme de la guerre d'Indochine qui opposa la France à la Ligue pour l'indépendance du Vietnam.
«Les Français se sont retirés en 1954, mais la culture française a continué à se diffuser. On enseignait le français dans les écoles avant qu'on commence à enseigner l'anglais», raconte Kim Thuy, en ajoutant que sa mère et ses tantes qui fréquentaient l'école française s'étaient fait attribuer des noms français comme Josette et Thérèse.
Pour l'auteure, il semble normal d'arriver à maîtriser une langue comme elle a réussi à s'approprier le français après 10 ans d'une construction du langage et des modes d'expression en vietnamien, assez loin des langues latines. Son écriture démontre que la néo-Québécoise a réellement fait siens le vocabulaire, la grammaire, les nuances et les précisions du français et du schème de pensée qu'il reflète.
«J'aime beaucoup les mots. Le français est la langue avec laquelle je suis devenue adulte. C'est ma deuxième langue maternelle. Je la sens, elle m'habite. C'est une question d'intérêt, aussi. J'ai un intérêt pour les langues. Les langues ont un son, une musicalité un rythme. L'autre jour, je suis allée entendre un poète iranien qui récitait en persan. Je ne comprenais rien, mais pour moi, c'était comme une rock star. Même si on ne comprend pas, on peut apprécier le rythme de la langue».
En tant que présidente d'honneur du Salon du livre de Trois-Rivières, Kim Thuy peut témoigner de l'importance de l'écriture et de la lecture. Mais quand elle l'évoque, ce n'est pas en l'associant en premier à l'imaginaire, à la fantaisie ou à l'art, comme d'autres auteurs le font.
«Pour moi, écrire est un privilège, un plus. C'est un luxe si on peut lire, si on peut écrire. C'est une richesse, une célébration des mots qui sous-tend notre chance d'être assez riche pour pouvoir lire et écrire», commence-t-elle.
La Vietnamienne d'origine parle du luxe de savoir lire et écrire, mais du luxe de la liberté, aussi. Et pour quelqu'un qui a fui un pays où les libertés furent brimées, l'observation ne sonne pas faux.
«L'accès aux livres, la possibilité de lire et d'écrire ce qu'on veut, cela exprime le luxe de la liberté. Un salon du livre illustre cette liberté d'expression et l'accès à l'information dans plein de domaines. On ne réalise pas assez la chance qu'on a de pouvoir ouvrir n'importe quel livre, ne pas devoir les lire en cachette, de pouvoir exposer les livres», conclut l'auteure.