La scène se passe dans la campagne aux environs du village de Sainte-Monique de Nicolet. Le père est un agriculteur entreprenant, «cherchant à améliorer son mieux-être et celui de ceux qui l'entourent.» La mère est «douce» comme il se doit, «instruite, musicienne et « villageoise». Ensemble, ils travaillent d'arrache-pied pour instruire leurs enfants et leur inculquer les meilleures valeurs.
Ambitieux, le père rénove les bâtiments de sa ferme, construit une maison neuve, y installe le chauffage central et même l'eau chaude, et devient l'agent des machines agricoles Massey-Harris. Et soudain, la mère meurt après avoir donné naissance à son septième enfant. Elle était atteinte de tuberculose depuis quelques années. Elle aura lutté jusqu'au bout pour cacher la terrible réalité à ses enfants.
La famille ne sera pas dispersée, comme cela se produit souvent en pareil cas. À seize ans, l'aînée, Anaïs, quitte le couvent pour prendre charge du foyer. Le père redouble d'ardeur pour garder la famille intacte mais le sort s'acharne. Ernest Allard meurt subitement deux ans plus tard. Cette fois, la famille risque vraiment d'éclater.
Anaïs
Les enfants sont effectivement dispersés mais l'aînée, Anaïs, n'aura de cesse d'en rassembler le plus grand nombre autour d'elle. Devenue institutrice à Montréal, elle recueille deux de ses soeurs et son frère. Les autres filles sont placées chez des membres de la famille, à l'exception d'Irène qui est adoptée par un couple sans enfants. Nous allons suivre ici le parcours exceptionnel de trois d'entre eux.
À l'âge de vingt ans, Anaïs donne déjà toute la mesure de ce dont elle est capable. Elle vient de terminer un cours de Lettres et sciences. Elle est institutrice à plein temps à l'Académie Saint-Urbain à Saint-Laurent. En plus de tenir maison pour ses frères et soeurs, elle donne des leçons de piano et elle touche les orgues de la paroisse, ce qui lui permet de boucler au mieux son budget. Toutes ces activités représentent déjà une charge de travail qui en abattrait plus d'une. Anaïs Allard n'en reste pas là. Elle s'inscrit à la Faculté de philosophie de l'université de Montréal. L'âme, le coeur et l'esprit de cette femme d'exception ne connaissent pas de limite.
En juin 1926, Anaïs épouse Arthur Rousseau de Trois-Rivières, un jeune homme entreprenant qui met sur pied un Centre funéraire dont le rayonnement se prolonge aujourd'hui. La jeune épouse élèvera cinq fils et deux filles tout en devenant une figure marquante de la vie culturelle de Trois-Rivières, de la région et finalement du Québec tout entier.
Elle fonde les Rendez-vous artistiques auxquels sont conviés les meilleurs ensembles musicaux. En 1949, pour l'un de ses concerts, elle invite un jeune violoniste du nom de Gilles Lefebvre. Celui-ci part en France perfectionner son art. Il se met en rapport avec les Jeunesses musicales de France. À son retour, c'est à Trois-Rivières, à la villa Sainte-Marguerite qui est le centre culturel familial des Allard-Rousseau, que les Jeunesses musicales du Canada seront fondées. Anaïs Allard-Rousseau devient tout naturellement la vice-présidente nationale, et bientôt internationale des Jeunesses musicales.
En tant qu'épouse du maire de Trois-Rivières tout comme à titre personnel, Anaïs Allard-Rousseau s'impose comme une grande dame de la culture. Elle laisse une empreinte durable sur son milieu de vie. Elle s'éteint en Martinique en 1971. Pour honorer sa mémoire, la ville de Trois-Rivières a donné son nom à la grande salle de la Maison de la culture.
Irène
Irène, l'une des plus jeunes soeurs d'Anaïs, connaîtra une fulgurante carrière de cantatrice sur la scène internationale. Elle n'avait que trois ans quand elle dut quitter le nid familial de Sainte-Monique. Elle est adoptée par un couple de Montréal, la famille Moquin, dont elle portera le nom. Elle commence des études de piano à l'âge de cinq ans.
Dans la vingtaine, elle a une voix remarquable. Wilfrid Pelletier, le premier directeur artistique de l'orchestre symphonique de Montréal, lui conseille de poursuivre des études en Europe. Elle part pour l'Italie en janvier 1939. En septembre de la même année, la guerre est déclarée. Irène se trouve à Budapest en Hongrie, en tournée avec la compagnie d'opéra de Parme.
Rentrée au Canada dans des circonstances houleuses, Irène bénéficie d'une bourse qui lui permet de poursuivre ses études aux États-Unis. De retour au Québec, elle donne quelques concerts, le temps d'être remarquée par les plus grands connaisseurs, puis elle se marie et elle élève sa fille tout en donnant des cours de chant.
Étoile filante de la scène musicale, Irène est décédée en 2009.
Jean-Victor
Il n'avait que sept ans à la mort de son père. Recueilli lui aussi par sa grande soeur Anaïs, celui auquel l'usage allait accoler le prénom de Jean V. fait ses études au collège Saint-Laurent, avec une parenthèse de sept mois au Séminaire de Nicolet, avant de se retrouver comme plusieurs autres membres de la famille à Trois-Rivières.
C'est la vie elle-même qui allait donner à sa carrière son orientation militaire. Il commence par s'engager à titre de milicien dans le Three Rivers Regiment. Il s'inscrit plus tard à une formation d'officier de milice. Il a tout juste le temps d'épouser Simone Piché avant de se porter volontaire pour le service outre-mer en 1939.
Après avoir joint le Royal 22e régiment, Jean V. Allard est promu commandant en second de son régiment. Le jeune homme entreprend sa carrière en montant deux par deux les barreaux de l'échelle. On le retire toutefois des opérations en 1941 pour l'envoyer au collège d'état-major à Kingston en Ontario. Les haut-gradés de l'armée ont jeté leur dévolu sur lui.
De retour en Europe, il est blessé à Arielli en Italie. Il a déjà deux enfants qui sont restés là-bas au pays et qu'il n'a pas vus depuis deux ans. Son épouse n'aura de cesse de disposer des portraits de lui dans la maison pour que les petits n'oublient pas son visage.
Au combat, le poids de ses responsabilités lui pèse. «Il faut que celui qui s'est engagé se fasse à l'angoisse du doute qui se glisse toujours dans son esprit (...) Pour combattre ce mal et tenter de l'oublier (on n'y parvient jamais totalement), je me réfugiais fréquemment dans la lecture de poèmes.»
La carrière militaire de Jean V. Allard se résume à une succession rapide de promotions. Promu général de division en 1961, il devient le premier officier canadien à commander une division britannique. Promu lieutenant-général, il assume le commandement de la force mobile. Promu général d'armée, il devient chef d'état-major de la Défense canadienne en 1965. Il est le premier Canadien français à assumer cette fonction. En un mot comme en mille le «petit gars de Sainte-Monique» a atteint le sommet de la hiérarchie militaire canadienne.
Ce militaire de premier rang aura supporté deux grandes causes au cours de sa carrière: l'unification des forces armées et la place des Canadiens français dans l'armée canadienne. L'unification des trois grands corps d'armée fut réussie en partie grâce à la conviction et à la force de persuasion du général Allard. «Quand je quitte les Forces, en 1969, je peux dire que l'aspect unification de mon mandat est terminé.» En ce qui concerne la place des Canadiens français, la question sera résolue en avril 1968 par la création de nouvelles unités de langue française.
«En prenant connaissance de ce que fut ma vie», conclut le général, «on constatera que je n'étais certainement pas destiné à de hautes fonctions, ni par la naissance, ni par l'enfance et la jeunesse que j'ai vécues. Or, j'ai «réussi» comme on dit. (...) J'ai profondément aimé les gens que j'ai connus au cours de ma vie, civils ou militaires, dédiés à leurs tâches respectives, tournés vers l'espoir d'un avenir meilleur pour tous.»
Le général Jean V. Allard est mort en avril 1996 à l'âge de 83 ans.
Mission accomplie, mon général.
Sources: Mémoires du général Jean V. Allard, Éditions de Mortagne, 1985.
Simone Piché Allard, Une vie, Éditions Athéna 2002.
Site Internet Mémoire du Québec.
Archives personnelles des familles Allard et Rousseau.