La Maison Grandi-Ose, un centre de loisirs adaptés pour enfants et adultes handicapés, elle l'a d'abord vue dans son sommeil en mai 2001, raconte-t-elle. Le rêve était si troublant, qu'elle s'est vite levée pour l'écrire afin d'être certaine de ne pas l'oublier. Ses amis disent qu'elle a eu une vision, un mot qui lui fait un peu peur. Pourtant, il fallait être capable de voir loin devant pour s'acharner à créer (et financer) une ressource unique et originale dont la communauté trifluvienne ne pourrait plus se passer. Même la Ville de Trois-Rivières soutient son camp de jour.
Pourquoi cet intérêt pour les personnes handicapées? «Sans doute parce que je croisais souvent des enfants handicapés dans mon entourage», croit Mme Leblanc.
Éducatrice en éducation spécialisée de formation et admiratrice de la pédiatre et psychanalyste française, Françoise Dolto, créatrice des Maisons vertes, Dorothée Leblanc dit avoir toujours été troublée par la gêne qu'éprouvent encore des parents à se promener librement avec leur enfant handicapé. Troublée de voir des mères courageuses abandonner tout avenir professionnel pour entourer un enfant différent.
«Mon idée, je l'ai mise sur papier, je l'ai enrobée et j'en ai parlé à Louise Beaurivage de l'Office des personnes handicapées. Ça l'a fait pleurer.» Lorsqu'elle présente son projet à un représentant de l'Agence de santé et de services sociaux, il lui dit, admiratif, que c'est presque trop beau pour être vrai et qu'il en a des frissons.
«Mais moi, je pense qu'il faut avoir des rêves et foncer», affirme Mme Leblanc. Ce qu'elle fait avec l'aide d'étudiants (David, Janèle et Marie-Claude). Au début, la Maison Grandi-Ose devait recevoir seulement des adolescents les fins de semaine mais très vite, elle ouvre ses portes aux adultes handicapés, trop souvent confinés à la maison. En 2003, la maison explose littéralement et ouvre aussi les jours de semaine. Puis elle offre des camps de jour tout l'été.
Il faut voir un bénéficiaire saisir la main «de Dorothée» et la couvrir de petits baisers pour comprendre ce que ces quelques heures de loisirs adaptés peuvent représenter dans une vie. Récemment, une maman l'a remerciée car elle avait enfin «retrouvé son fils». Lui qui se promenait dans la vie, la tête penchée sur sa poitrine, retiré en lui-même, la tient maintenant bien droite, même un peu penchée vers l'arrière et ne perd plus rien de ce qui se passe autour de lui. Un témoignage qui a touché aux larmes Dorothée Leblanc et son équipe. «Ça, c'est la paie», explique-t-elle.
Malgré un manque de fonds récurrent et le fait que les ministères de la Santé et de l'Éducation et des Loisirs se lancent la balle quant à la responsabilité de cette maison décidément pas comme les autres, Grandi-Ose fête ses neuf ans d'existence cette année et s'enorgueillit d'avoir la confiance des parents qui n'hésitent pas à lui confier en toute confiance leur enfant handicapé. «L'évaluation de nos services donne toujours des résultats extraordinaires», se réjouit Mme Leblanc, émue.
On pourrait penser que la responsabilité écrasante de la Maison Grandi-Ose grugerait tout le temps (et les forces) de Dorothée Leblanc. Pourtant, cette femme plutôt frêle donne suite à un autre rêve presque aussi fou en faisant de l'aide humanitaire quelques semaines par année dans une école de Katmandou, au Népal. C'est là qu'elle se voit passer sa retraite, donnant un coup de main pour moderniser l'enseignement scolaire.
«Quand je me suis retrouvée marchant seule dans une rue de Katmandou, vêtue de la longue tunique et du pantalon traditionnels, saluée des «lamastés» des enfants, j'ai eu l'impression de rentrer à la maison» confie-t-elle, encore toute retournée par l'expérience. «C'est sûr que je vais y retourner», affirme-t-elle en touchant son rêve du bout des doigts, un bijou népalais suspendu à son cou.
Vous pouvez entendre l'entrevue avec notre Tête d'affiche dans l'édition matinale Chez nous le matin, animée par Frédéric Laflamme, au 96,5 FM, entre 6 h et 9 h, ainsi que le reportage présenté au Téléjournal Mauricie du dimanche.