Rien, pas même une carrière de plus de 40 ans à l'Office national du film jalonnée d'une multitude d'honneurs tous plus prestigieux les uns que les autres, incluant quatre doctorats honorifiques d'universités canadiennes, un Prix du Gouverneur général et un titre d'Officier de l'Ordre du Canada.
Reconnue comme une des plus grandes documentaristes de son temps, elle est venue au cinéma par hasard, elle qui se destinait à une carrière de chanteuse, art qu'elle n'a d'ailleurs jamais cessé de pratiquer. «On est venu me chercher et j'ai appris le cinéma en le pratiquant avec de grands maîtres qui m'ont tout appris. L'ONF était une école formidable dans les années 60 et 70.»
La cinéaste autochtone atteindra cette année, un âge que d'autres considéreraient vénérable: 80 ans. Elle n'envisage pas la retraite et se refuse de penser à ralentir le rythme de son travail, plus astreignant que jamais.
«Je suis en excellente santé et j'ai encore une grande passion en moi alors non, je ne pense pas arrêter. Je suis incapable de regarder les choses comme ça: il y a encore tellement à faire pour la promotion des gens des Premières Nations et je reçois tellement de demandes. Je veux en faire le plus possible avant de mourir.»
«J'ai beaucoup travaillé dans le monde de l'éducation et il reste tant de problèmes à régler. Quand on pense aux écoles résidentielles qui ont existé jusqu'en 1985, on voit encore leurs conséquences négatives. Aujourd'hui, les jeunes peuvent aller dans les écoles qu'ils veulent et ont donc accès à une bonne instruction mais dans les années 60, il n'y avait presque pas d'autochtones dans les universités parce que jusqu'en 1952, on n'avait carrément pas le droit d'aller dans une université. Si on venait d'une réserve indienne, on n'était pas citoyens canadiens. Le Québec a été la dernière province à donner le droit de vote aux autochtones et c'était en 1969!»
«Je suis toujours consternée par certains problèmes comme le fait que bien des communautés n'ont même pas accès à l'eau courante», poursuit cette passionaria. Elle n'en entretient pas moins, au fond d'elle, comme un trait de sa personnalité hors du commun, une vision optimiste des choses. «Oui, je suis optimiste. Il le faut. Nous sommes obligés de nous battre pour tout, c'est vrai, mais on voit des changements et d'excellents leaders dirigent plusieurs communautés à travers le pays.»
Elle n'a jamais fait de politique, privilégiant les arts, mais elle est convaincue d'avoir contribué à améliorer le sort des siens. «Dans les Premières Nations, les arts sont inscrits profondément dans notre culture. Je pense que des oeuvres d'art peuvent amener du changement. C'est ce qui est merveilleux au Québec: les artistes ont une vraie place et il arrive qu'on influence des choses.»
«Les arts, c'est avoir une voix. Donner une voix aux gens de mon peuple aura été le défi de toute ma vie. À travers le temps et les tragédies, il y a eu une perte irrémédiable de culture chez nous, une perte de notre voix. La culture, vous savez, c'est essentiel à l'être humain, comme la nourriture.»
Si son identité a longtemps été confuse à cause des messages contradictoires qui ont nourri son éducation entre deux cultures, Alanis Obomsawin a fini par trouver sa véritable identité. «Les questions identitaires sont fondamentales et elles peuvent être très destructrices si mal vécues. Aujourd'hui, je sais qui je suis mais il m'a fallu bien des années pour comprendre. Je souhaite que l'école permette aux membres des Premières Nations de trouver leur identité et leur place dans le monde.»