Repoussé dans ses derniers retranchements par l'émission d'affaires publiques Enquête diffusée sur les ondes de Radio-Canada jeudi soir, le président du club, Réal Breton, a accepté de lever le voile sur certains éléments des états financiers des dernières années.
Ce reportage a beaucoup fait jaser hier et c'est pourquoi les Cataractes et la Ville de Shawinigan ont organisé un point de presse fort couru au Centre Bionest.
Sous le titre «Risque public, profits privés», Enquête questionnait les liens entre l'organisation sans but lucratif qui gère les Cataractes et les actionnaires. Elle chiffrait également les nombreux services assumés par la Ville alors que l'équipe connaît pourtant beaucoup de succès aux guichets.
Le reportage est principalement basé sur le témoignage de Michel Blanchet, un résident de Sainte-Flore qui s'intéresse de près aux affaires municipales.
En compagnie du maire Michel Angers, M. Breton a rappelé dans quel contexte les 18 hommes d'affaires ont procédé au sauvetage du club en 2007. Ensemble, ils avaient investi un total de 1,3 million de dollars dans l'entreprise Gestion Cataractes incorporé. Cette dernière a prêté cette somme à l'organisme à but non lucratif qui gère l'équipe.
Au cours du reportage, M.Breton refusait de dévoiler les revenus des Cataractes depuis l'arrivée des nouveaux propriétaires. Il s'est ravisé après la diffusion, inquiet de l'effet que les soupçons pouvaient provoquer d'un bout à l'autre du pays.
«Des gens ont l'air à penser que les hommes d'affaires qui se sont regroupés pour sauver les Cataractes se remplissent les poches», déplore-t-il. «Or, nous sommes loin, loin de nous remplir les poches.»
M. Breton explique que sur le montant de 1,3 million $ injecté en 2007, 535 407 $ a été appliqué au remboursement d'un prêt que la précédente administration avait contracté avec Desjardins. Une somme de 80 362 $ a servi à éponger un prêt de la Société d'aide au développement des collectivités du Centre-de-la-Mauricie.
Un autre montant de 70 000 $ a été remboursé à la Ville de Shawinigan, 36 714 $ est retourné au Fonds LaPrade, 200 000 $ a également servi à honorer
un prêt accordé par quatre partenaires privés et finalement, 177 617 $ sont allés à des fournisseurs impayés jusque-là. Les propriétaires ont également
levé les cautions de 5000 $ consenties par chacune des 50 personnes qui avaient appuyé la franchise avant l'arrivée de Gestion Cataractes.
En prenant possession de l'équipe, ces actionnaires ont donc choisi de rembourser immédiatement 1,1 million $.
«En date d'aujourd'hui, l'OBNL doit encore 625 000 $ à Gestion Cataractes», précise M. Breton.
Ce dernier ajoute qu'après avoir essuyé un déficit de 200 000 $ en 2009, l'équipe a enregistré des profits de 236 621 $ en 2010 et de 268 139 $ en 2011. Ces surplus sont principalement utilisés pour rembourser des prêts et se préparer aux deux prochaines années, qui s'annoncent beaucoup plus difficiles puisque l'équipe amorcera un virage jeunesse après avoir tout misé sur la saison actuelle.
«De ces bénéfices en 2011, 218 179 $ provenaient des commandites des entreprises des actionnaires des Cataractes», précise M. Breton. «Si vous enlevez ces commandites, le bénéfice passe à 49960$ l'an dernier et à 13610$ l'année précédente.»
M. Breton a également précisé que les actionnaires touchaient un intérêt de 5% sur les sommes prêtées à l'OBNL, «moindre que les intérêts chargés aux créanciers qui étaient en place», glisse-t-il.
Le président des Cataractes mentionne qu'il ne souhaite pas rendre publics les états financiers complets du club, mais qu'il tenait à dévoiler les chiffres demandés par l'émission Enquête pour dissiper toute ambiguïté.
«Je ne pense pas que beaucoup d'hommes ou de femmes d'affaires dévoileraient les profits d'une entreprise privée devant une caméra de télévision», fait-il remarquer. «Compte tenu de l'impact de cette émission, nous y dévoilons ces chiffres dans la plus grande transparence, en espérant qu'on n'aura plus à le refaire.»
Enfin, le maire explique la présence du directeur général de la Ville sur le conseil d'administration de Gestion Cataractes comme une protection supplémentaire pour garder l'équipe à Shawinigan.
M. Angers tient aussi à rassurer les contribuables sur l'entente qui existe entre la Ville et le club de hockey junior. Il rappelle que la majorité des éléments soulevés dans le reportage, dont les revenus des concessions, sont accordés à l'équipe depuis plus de 40 ans.
«L'entente vient à échéance en 2013», rappelle-t-il. «Nous la renégocierons à ce moment, comme toujours, dans l'intérêt des citoyens.»
Angers furieux du portrait fait de la ville
Michel Angers était à prendre avec des pincettes à la suite du reportage de l'émission Enquête. Agacé par les insinuations au sujet des actionnaires des Cataractes, le maire était carrément furieux en prenant connaissance du portrait de Shawinigan véhiculé à travers le pays.
Dans une portion du reportage, des images peu édifiantes des bâtiments abandonnés du centre-ville sont diffusées en rafales. Pendant le point de presse d'hier après-midi, M. Angers a repris les affirmations énoncées, en déplorant le manque de nuance apportée dans ce récit.
«Ils résument ce qu'est notre ville: depuis trente ans, les fermetures d'usines se sont multipliées à Shawinigan», énumère-t-il. «Mises à pied, délocalisations d'entreprises. La ville affiche l'un des indices de pauvreté les plus élevés au Canada, la population vieillit et décroît. Même si les rues sont désertes, son amphithéâtre est plein. Les Cataractes sont une grande source de fierté pour la ville de Shawinigan, qui n'en a plus beaucoup...»
«Décidément, il y a des gens qui ne vivent pas sur la même planète que nous», commente M. Angers. «Tout le monde sait que Shawinigan est en train de réussir sa relance économique. Tout le monde sait que Shawinigan réussit sa reconversion. Tout le monde sait qu'à la suite du départ des grandes entreprises, les PME ont pris la relève.»
Le maire aurait visiblement apprécié que d'autres sources de fierté de la ville meublent ce reportage.
«Au lieu de montrer des vitrines d'immeubles placardées, MM. (Pierre) Marceau et (Hugo) Lavallée auraient dû être honnêtes et nous montrer le dynamisme de la rue Willow, de la zone commerciale du secteur Shawinigan-Sud et du centre-ville de Shawinigan, des nouveaux commerces de Grand-Mère et de la zone commerciale du Carré Trudel. Ils ont décidé de ne pas en parler parce que le succès de Shawinigan ne pouvait pas servir l'angle sur lequel ils voulaient faire leur enquête. C'est triste, pathétique et à la limite, mesquin.»
Berné?
M. Angers est allé plus loin pendant la période des questions, en mentionnant qu'il avait été carrément trompé par l'équipe d'Enquête.
«On m'a interpellé en me disant qu'il s'agissait d'une émission d'intérêt public», explique-t-il. «Je devais connaître les éléments de l'entente (avec les Cataractes), mais dans le contexte des impacts économiques d'une équipe junior dans une ville.»
«Ça a été un procès d'intention», ajoute-t-il. «J'ai demandé à Radio-Canada de reprendre cette entrevue pour bien me préparer. Une fois assis sur la chaise, on m'a dit que c'était pour l'émission Enquête.
Du côté de la société d'État, Nancy Sabourin, chef des services français à Radio-Canada Mauricie-Centre-du-Québec, ne trouve rien à redire sur les méthodes utilisées par ses employés.
«Le reportage a été fait selon les normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada», assure-t-elle. «Nous avons respecté à la lettre nos normes et pratiques journalistiques qui nous servent dans tous nos reportages, que ce soit aux informations quotidiennes ou aux affaires publiques.»
En fin de journée hier, M. Angers mentionnait que la Ville pourrait étudier les recours possibles au cours des prochains jours, dont une plainte au Conseil de presse.
La source, un habitué des séances du conseil
Le reportage de l'émission Enquête repose principalement sur les recherches effectuées par Michel Blanchet, un résident du secteur Sainte-Flore qui s'intéresse de près aux affaires municipales, particulièrement depuis l'élection du conseil en 2009.
Cet ancien employé du Vérificateur général interpelle régulièrement les élus en séance publique. Or, le maire, Michel Angers, croit que son acharnement dans le dossier des Cataractes repose sur une frustration.
Entre 2006 et 2011, la Ville a travaillé sur un projet d'enfouissement des fils sur la pittoresque 50e Avenue, à Sainte-Flore.
Au départ, le Programme multipartenaires d'enfouissement des réseaux câblés sur des sites d'intérêt patrimonial et culturel d'Hydro-Québec prévoyait que les fils de plusieurs services d'utilité publique disparaîtraient sur 1,4 kilomètre. Anticipant des coûts exorbitants sur une telle distance, la société d'État avait suggéré à la Ville de réviser ses ambitions.
Finalement, le projet devait s'étendre sur 600 mètres. En 2011, Hydro-Québec estimait ce scénario à 7,638 millions $. Éberlué par l'ampleur de la facture, le conseil municipal avait décidé d'abandonner le projet, puisque la Ville aurait dû débourser 3,839 millions $ pour cette réalisation.
Cette décision avait déçu M. Blanchet, qui l'avait laissé savoir au maire en séance publique ainsi qu'à son bureau. M. Angers prétend qu'à partir de cet épisode, ce citoyen aurait promis de prendre sa revanche.
«On nous présente M. Blanchet comme un grand chevalier, comme un grand défenseur des intérêts publics», ironise le maire. «Celui qui a découvert ce que tout le monde a découvert depuis longtemps, soit que les Cataractes sont passés à des intérêts privés en 2007!»
«Sa motivation est due au fait que nous avons refusé d'investir huit millions de dollars, dont quatre millions de la Ville, pour enfouir six cent mètres de fils devant sa maison. C'était impensable pour nous.»
Le maire rappelle que M. Blanchet a fait circuler une pétition pendant le Rendez-vous des peintres pour inciter le conseil municipal à revenir sur sa décision, sans succès.
M. Angers a assuré ce citoyen qu'aussi longtemps qu'il serait en poste, jamais la Ville n'investirait un tel montant pour enfouir des fils.
«M. Blanchet est revenu me voir pour me dire que cette histoire ne s'arrêterait pas là. Vous avez vu de quelle façon il a décidé de réagir...»
Devoir de citoyen
De son côté, Michel Blanchet balaie du revers de la main les insinuations du maire. Il mentionne simplement que dans le dossier des Cataractes, il a agi en citoyen averti en posant des questions qui méritaient d'être soulevées.
«Le maire peut dire ce qu'il veut; ça n'a rien à voir», mentionne-t-il. «Je vais prendre connaissance des déclarations et je verrai si je dois intervenir. Mais s'il veut relancer le débat sur l'enfouissement des fils, je suis prêt à le faire.»
«J'ai fait ce que je pensais que je devais faire», ajoute M. Blanchet au sujet de sa contribution au reportage d'Enquête. «Le dossier ne m'appartient plus. C'est aux citoyens de réagir. Si on m'attaque personnellement, je verrai comment me défendre.»
Parlant de défense, le président des Cataractes, Réal Breton, a profité du point de presse d'hier pour répondre aux insinuations de M. Blanchet, qui se demandait ce qu'un prospère homme d'affaires de Québec était venu faire à Shawinigan.
«J'ai investi 100 000 $ dans cette organisation et à ce jour, 46 000 $ m'ont été remboursés», précise-t-il. «Les gens d'affaires ont été regroupés en 2007 et mon arrivée s'est faite en 2008. Je suis arrivé un an plus tard parce que plus personne ne voulait investir dans les Cataractes.»
«Depuis quatre ans, jamais on ne m'a remboursé un sou de kilométrage», ajoute-t-il. «Mes dépenses, mon hôtel, mes restaurants, un salaire, des commissions, des bonis... Appelez cela comme vous voulez, je n'ai pas eu un sou.»