Un missionnaire amérindien chez les Abénakis d'Odanak

Le chanoine Joseph de Gonzague....

Agrandir

Le chanoine Joseph de Gonzague.

 

Louis Caron
Le Nouvelliste

Fils d'un chef de la réserve amérindienne abénakise d'Odanak, Louis De Gonzague, et d'une mère originaire du village de Saint-François-du-Lac, Théotiste Courchesne, celui qui allait faire l'honneur de la famille en devenant le premier et le seul missionnaire amérindien chez les Abénakis, Joseph De Gonzague, était le cadet du second mariage de son père.

Louis De Gonzague avait épousé en premier lieu une abénakise puis une canadienne-française après le décès de celle-ci. Il eut seize enfants en tout. Joseph était le dernier de cette famille nombreuse.

Il semble, selon le témoignage de sa cousine Clémentine rapporté par son biographe, Jean-Louis O'Bomsawin, que le jeune Joseph fut élevé comme une plante précieuse dans un jardin clos : «Il se promenait avec moi dans le grand jardin de sa mère. Il aurait bien pris une marche avec moi dans le village, mais sa mère était scrupuleuse et n'aurait pas voulu que les gens le voient sur la rue avec une jeune fille.»

Cette mère avait d'ailleurs de telles ambitions pour son rejeton qu'elle n'hésita pas à solliciter des appuis financiers auprès de la famille, des amis et de la population en général pour payer ses études classiques au Séminaire de Nicolet. Le fils allait rembourser sa mère de tous ses sacrifices.

Il fit preuve d'une détermination et d'une application au travail qui devaient marquer toute sa vie. Est-il nécessaire de signaler que son ordination par monseigneur Elphège Gravel, le 30 août 1891, fut l'un des plus beaux jours de la vie de la mère et du fils?

Un tempérament fougueux

Le fils du chef Louis et de Théotiste aurait pourtant pu connaître un tout autre destin s'il avait suivi l'inclinaison naturelle des hommes de la famille. La vie était rude au village abénakis d'Odanak en cette deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Les vertus de courage et d'endurance étaient davantage reconnues que les mérites de l'étude. L'exemple de son père aurait pu lui inspirer le goût des exploits héroïques. Jugez-en vous-même.

En 1813, le jeune Louis avait quatorze ans quand les Abénakis d'Odanak acceptèrent de se joindre aux Voltigeurs de Salaberry pour repousser l'envahisseur américain à Châteauguay. Bien entendu, l'enfant n'avait pas été autorisé à suivre les adultes dans cette expédition. Dépité, il prit seul, en raquettes, la direction du champ de bataille, rejoignit les troupes et fut autorisé à faire, lui aussi, le coup de feu contre l'envahisseur pour revenir enfin au village en héros.

Faut-il s'étonner alors que le fils d'un tel homme ait été doué d'un tempérament fougeux contre lequel il dut lutter toute sa vie pour ne pas trop heurter ses ouailles? Certains se plaindront de ses dénonciations en chaire. D'autres le trouveront sur leur chemin après avoir fait des écarts à la tempérance. Ceux et celles qui ont l'âge d'avoir suivi le téléroman Les belles histoires des pays d'en haut n'auront pas de difficulté à imaginer le chanoine De Gonzague comme un autre curé Labelle, personnage corpulent et tonitruant comme lui, et doté lui aussi du plus grand coeur qui se puisse imaginer.

L'apprentissage du métier de curé

Joseph De Gonzague connut trois paroisses avant de prendre charge de la cure d'Odanak pour y demeurer jusqu'à la fin de ses jours. Il fut successivement vicaire à Saint-Zéphirin, Saint-Pierre-les-Becquets et Saint-Grégoire.

Sa première affectation ne dura que six mois. Au cours d'une vigoureuse discussion à table, le bouillant vicaire De Gonzague avait brandi un grand couteau, sans doute pour donner du poids à son argumentation. Le brave curé s'était montré stoïque mais il avait admis à l'un de ses amis : «Je lui ai dit que je n'avais pas peur, mais j'ai eu peur. On ne sait pas ce qu'un Sauvage peut faire.» L'évêque s'empressa de nommer son «sauvage» à Saint-Pierre-les-Becquets.

Là, Joseph De Gonzague coula des jours paisibles pendant trois ans, sans doute parce que son curé était un homme de santé fragile et de tempérament conciliant. Le vicaire décrivait ainsi sa condition : «Mon curé est encore malade et j'ai tout l'ouvrage. Si j'étais pris comme cela une couple d'années, je serais bon ensuite pour n'importe quelle cure.» Et il ajoutait en parlant des élèves à qui il faisait le catéchisme: «Je t'assure que j'en ai des cruchons. Ils ne savent pas pourquoi ils sont au monde.»

Pour terminer le tout, Joseph De Gonzague fut vicaire à Saint-Grégoire pendant tout juste un mois. L'administration fédérale avait annoncé quelques années plus tôt qu'elle ne subventionnerait plus le maintien de missionnaires dans les paroisses canadiennes. À la même époque l'évêque de Nicolet songeait à nommer un curé Abénakis à Odanak.

Le prélat avait-il confié son intention à quelqu'un? Quoi qu'il en soit, le 21 septembre 1894, les chefs du village abénakis adressèrent une requête à leur évêque, affirmant qu'ils «... seraient heureux d'avoir un missionnaire résidant mais qu'ils croyaient grandement désirable que ledit missionnaire fût un étranger à la tribu, car nul n'est prophète dans son pays.»

Monseigneur Gravel tint bon et, deux semaines plus tard, il nommait l'abbé De Gonzague missionnaire des Abénakis et lui accordait des émoluments de cinquante dollars par année pour «suppléer à l'insuffisance du salaire payé par le Gouvernement.»

Un nouveau règne à Odanak

Le presbytère d'Odanak n'étant plus en état de jouer ce rôle, c'est à la maison paternelle que le nouveau curé s'installe en compagnie de sa mère et de sa soeur Célina. Il consacre les cinq premières années de son ministère à diverses tâches urgentes dont la principale sera d'amener ses paroissiens à la pratique régulière d'une intense vie chrétienne. Il réorganise la vie liturgique. «À l'avenir, à quatre heures, prière du soir, chapelet à la sacristie. (...) Il ne faut pas monter au jubé pour les offices de l'après-midi. (...) Il ne faut pas sortir avant que le prêtre quitte l'autel. (...) Il faut sortir sans bruit.»

Le curé De Gonzague est particulièrement sensible à la musique. À l'autel, pendant la messe qui se célébrait dos au peuple en ce temps-là, il se retournera subitement en entendant la voix particulièrement harmonieuse d'un de ses paroissiens, pour le gratifier d'un sourire et même d'une salutation inattendue au milieu de l'office divin.

L'historien Jean-Louis O'Bomsawin signale son grand intérêt pour les chants et les prières en langue abénakise : «Vous chantez bien le français, mais beaucoup mieux l'abénakis, on sent que c'est le chant national. Il faut conserver ces beaux cantiques, en découvrir d'autres, en faire une collection.»

Il incite ses paroissiens à se montrer généreux de leur temps et de leur argent pour l'entretien de l'église. «Il m'est dû encore 35$ pour les bancs. C'est le mince résultat de gens qui ne veulent pas faire leur devoir. Je vous ferai connaître les bancs non payés dimanche prochain.»

Il leur rappelle surtout leur devoir de bonne conduite. «Il y eut encore cette semaine des blasphémateurs abénakis à Pierreville, il y eut des ivrognes. Les critiqueux prouvent qu'ils aiment le vice, ceux qui prennent en bonne part mes avertissements montrent qu'ils ont le sens de l'honneur. (...) Les filles qui sortent le soir, pour quelle raison? Voici le règlement que j'impose : à 9h, le constable devra poursuivre ces coureuses, à 10h, leur ordonner de rentrer à domicile. Si elles résistent, il devra les mettre en prison avec celui qui les accompagne. Le village abénakis est en train de devenir le dépotoir des amoureux sans pudeur. Dans le jour, on voit des amoureux à bras le corps, n'est-ce pas une honte?»

La construction du presbytère

Le curé De Gonzague tient en haute estime la fonction de pasteur de la paroisse. Aussi décide-t-il de construire un presbytère qui soit à la hauteur de la fonction de celui qui l'occupe. Il ne s'agit pas tant de loger confortablement le curé que de recevoir dignement les paroissiens qui le consultent.

Le contrat de maçonnerie est signé en mars 1899 pour la somme de 345$. La finition intérieure est remise à une date ultérieure. Deux mois plus tard, les Abénakis adressent une requête au gouverneur général, aux ministres du Cabinet ainsi qu'aux membres de la Chambre des communes, sollicitant un octroi de mille dollars pour la poursuite des travaux.

Leurs arguments sont émouvants. «Vos protégés croient que, pour une fois dans l'espace de 200 ans, le parlement pourrait bien voter à ses protégés indigènes l'assistance actuellement requise [...] en considération des services que leurs pères, dans la foi catholique, ont rendus à la Colonie lorsque celle-ci était naissante.» D'aussi touchants arguments n'ébranlent pas les parlementaires. La construction du presbytère est interrompue.

L'incendie de l'église

Un malheur n'arrive jamais seul. Le 17 juillet 1900, vers huit heures du soir, un incendie allumé par la foudre détruit l'église. Ne subsistent que les murs de pierres. C'est la désolation à Odanak. Le curé De Gonzague se remet à l'oeuvre. L'entrepreneur qui avait mis en chantier le presbytère se charge de refaire les planchers, la balustrade, le jubé, la voûte, le toit et le clocher de l'église, le tout pour la somme de 1700$.

Il reste toutefois à trouver l'argent pour le payer. Une souscription est lancée dans le diocèse. La somme recueillie est loin d'être suffisante pour assumer tous ces frais. Encore une fois le gouvernement fédéral refuse de se porter au secours de ses «protégés indigènes».

Un précieux bienfaiteur américain

À l'époque de ces refus fédéraux, le curé d'Odanak avait une carte inespérée en main, un chèque de 1000$ qu'il avait reçu d'un sénateur américain, Matthew Stanley Quay. Aux États-Unis, le personnage a laissé une odeur de controverse dans son sillage. Pendant vingt ans, ce très puissant millionnaire a dominé les affaires de la Pennsylvanie. On le surnommait le «Napoléon de la politique» ou le « faiseur de rois». Il fut poursuivi pour avoir détourné des fonds publics et acquitté faute de preuves.

Or, le curé d'Odanak écrivait à ce personnage hors du commun des lettres qui commençaient par «Benevolent Benefactor» ou encore «Very dear Protector», des missives rédigées dans un anglais impeccable, auxquelles il joignait des exemplaires des Relations des Jésuites pour remercier son mécène de sa générosité sans faille. Un visiteur américain s'étonna même de voir, à l'entrée du presbytère, un portrait de grandes dimensions du sénateur Quay vêtu en chef indien.

Le mystérieux bienfaiteur américain, qui continuait d'envoyer périodiquement des chèques, avait annoncé sa visite prochaine, quand il fut emporté par la mort. Le curé fit apposer une plaque sur le mur gauche de l'église, entre deux stations du chemin de croix, pour louer les mérites du bienfaiteur américain : «His memory is blessed forever». Il n'a jamais été établi que le sénateur Quay ait été d'origine abénakise ou amérindienne.

Des conflits de personnalité

Par contre, les rapports du curé De Gonzague avec les dirigeants de la réserve d'Odanak ne furent pas toujours aisés. Il reprochait en chaire au chef Jos Laurent de ne rien faire «pour arrêter la boisson».

Thomas Charland, l'historien d'Odanak, ajoute même que le curé aurait menacé d'excommunier le chef Laurent. Dans sa biographie du chef Laurent, Sylvain Rivard évoque une lettre à jamais perdue dont quelques phrases ont été conservées.

Le chef écrit à l'évêque de Nicolet : «Par deux dimanches de suite, monsieur De Gonzague m'a montré du doigt à tous les assistants (...) il faut que ce soit héréditaire car ses vieux parents ont toujours été contre moi en élections (...) Ce ne sont pas des prédications, ce sont des coups de bâton.» Mais retenons-nous de prendre parti dans cette querelle avant d'avoir été témoins de sa conclusion. Lisons en attendant le début d'une lettre envoyée par le bouillant curé à son évêque : « Monseigneur, je croyais aller à Nicolet la semaine dernière pour donner amples explications touchant ma dernière attitude dont votre Grandeur fut informée et l'assurer que tout est réglé pour le mieux.»

Un curé vieillissant

Sans comptabiliser les hauts et les bas de la vie quotidienne d'un curé aussi bien intentionné que fougueux dans une paroisse aussi particulière que la réserve abénakise d'Odanak au début du siècle dernier, l'évêque n'en jugea pas moins opportun de nommer Joseph De Gonzague chanoine honoraire le 28 octobre 1930. Cette reconnaissance dut mettre un baume sur l'âme du missionnaire qui s'était usé à la tâche, pratiquement pendant toute sa vie, auprès de ceux qu'il considérait affectueusement comme ses enfants.

Une maladie incurable à l'époque, le cancer, s'abattit sur lui. Le chanoine De Gonzague fit, un dimanche, un bilan de son séjour parmi les abénakis : «Quarante ans prêtre, dont trente-six passés au milieu de vous (...) Que de disparus, 200 adultes et une centaine d'enfants, soit à peu près la population qui existait alors (...) 14, 600 messes offertes à la Majesté de Dieu (...) Que d'événements heureux et fâcheux.»

Et les derniers mots de son dernier sermon, le 19 mai 1935 : «Je ne suis plus capable de travailler, j'ai mal aux pieds.» Il garda le lit pendant deux ans. Il mourut le 23 juillet 1937.

Un témoignage pour l'éternité

Avant de mourir, le chanoine avait eu le bonheur de lire une lettre de réconciliation que lui avait fait parvenir celui qu'il avait affronté si souvent dans l'administration des affaires temporelles et spirituelles d'Odanak. Le chef Jos Laurent écrivait : «Mon cher curé-missionnaire, le souvenir de vos actes pour notre mission ne me laissera ici-bas qu'avec la mort; et si, comme je l'espère de l'Adorable Trinité, ma mort, qui n'est pas éloignée, sera le commencement d'une vie meilleure, alors vos actes me seront présents pour toujours.»

Sources: Archives du Séminaire de Nicolet. Thomas-Marie Charland, Les Abénakis d'Odanak,

Les Éditions du Lévrier, 1964.

Les Cahiers nicolétains, vol. 8, no 1, mars 1986, Sylvain Rivard, Jos Laurent, Éditions Cornac

Mémoires d'un peuple, Les Abénakis d'Odanak, Société historique d'Odanak

Article du New York Times du 5 novembre 1916

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:1609999:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer