La vie de René Houallet-Ouellet est donc placée dès le départ sous le signe de l'intégration à son nouveau pays puisque même son nom se transforme à l'image du nouveau monde qui l'entoure désormais.
Pour ce qui est d'Ambroise Ouellet, il naît le 7 décembre 1874 à Saint-Norbert. Il est le douzième et dernier enfant de Narcisse Ouellet et de Marguerite Bédard. Au tournant du siècle, le 17 juin 1899, il épouse Séverine Fournier à Saint-Célestin.
Ils auront dix enfants, dont l'un deviendra prêtre et une autre religieuse. La vie de la famille se place déjà sous le signe de la tradition: Ambroise et Séverine offriront la première paire de bottines à chacun de leurs petits-enfants. Les valeurs familiales priment au foyer du couple.
Les années d'apprentissage
Le jeune Ambroise trouve d'abord du travail au presbytère de Somerset. Ce nom, disparu aujourd'hui, désigne maintenant Plessisville. Ambroise y séjourne trois ans. Dans un premier temps, donc, le jeune homme ne quitte pas le paysage bucolique du Centre-du-Québec où le destin l'a fait naître.
Le tournant définitif se prend au cours des trois années suivantes. Ambroise travaille en effet à la fonderie de Victoriaville. La fonderie est une entreprise qui consiste à couler des métaux dans une forme pour produire une pièce devant s'intégrer à un objet complexe ou devenir un outil par elle-même.
Au début du siècle dernier, la fonderie représentait un secteur d'activité fondamental. Bien avant l'ère de la mondialisation et des transports à longue distance, les villes et villages produisaient eux-mêmes les objets de la vie rurale et industrielle. Les villages avaient leur forgeron, les villes, une fonderie.
Mais voici qu'Ambroise épouse Séverine en 1899. Le couple séjourne à Sorel pendant les trois prochaines années. Ce sera le dernier cycle de trois ans d'une période de vie qui en aura compté trois.
Trois fois trois années comme la première volée de marches d'un escalier qui mène le couple vers un enracinement durable à Saint-Léonard-d'Aston.
Ambroise s'établit à son compte
En avril 1904, Ambroise Ouellet ouvre un atelier d'usinage pour fabriquer des pièces de métal et réparer toutes sortes d'objets et de machines. Cette petite entreprise est établie «en bas de la côte», sur la rive Est de la rivière Nicolet, dans un environnement industrieux.
On trouve aux alentours le moulin à carde Bergeron, le moulin de la Chaussée, le moulin Chartier ainsi qu'une tannerie.
La présence de l'eau n'est pas étrangère au développement de ce hameau qui s'étire sur environ trois-quarts de mille le long de la rivière.
On peut imaginer un environnement contrasté où la nature devait être une présence constante, chemins de terre, berges de la rivière, embâcles et débâcles du printemps, difficulté de remonter la côte en hiver.
En même temps, le cycle des saisons devait inévitablement inspirer à ceux qui fréquentaient les lieux des sentiments d'admiration devant les beautés de la nature.
Une fonderie deux ans plus tard
Il est évident que de nombreuses pièces mécaniques de toutes natures peuvent sortir d'un atelier d'usinage. Il suffit pour cela de donner forme à du métal brut que l'on se procure à l'extérieur.
Mais ce procédé a ses limites. Pour produire des objets complexes, on doit disposer d'éléments que le martelage ou la soudure seuls ne peuvent donner.
On doit alors recourir aux services de la fonderie. Ambroise et son frère Alfred ouvrent donc leur propre fonderie, dans une bâtisse attenante à l'atelier d'usinage érigé deux ans plus tôt. Nous sommes en 1906. Une ère de progrès et de prospérité s'ouvre pour la Fonderie Ouellet.
Au début, on coule des pièces pour les moulins à scie du voisinage. On fabrique des pointes de charrues. En ces années où la vapeur constitue l'une des plus importantes sources de force motrice, l'entreprise fabrique les fameuses bouilloires Ouellet qui feront sa renommée dans un premier temps.
Toute une diversité de produits font une vie
On l'a déjà dit, mais il faut le répéter, en ces années où la plupart des objets de la vie industrielle et familiale se fabriquaient à proximité des lieux où on les utilisait, il ne faut pas s'étonner de l'extrême diversité de la production de la Fonderie Ouellet: hache-légumes, abreuvoirs automatiques, pompes à incendie, bouilloires de ferme, réservoirs galvanisés, poêles, malaxeurs à ciment, masses. Tout y passe.
En même temps que l'entreprise prend son envol, la famille grandit «en haut de la côte». Séverine, la mère, tient religieusement un journal de la vie courante qui deviendra le fameux «Cahier de Grand-Mère Ouellet» que ses descendants conserveront pieusement et dont l'auteur de ces lignes consultera des extraits.
De son côté, Ambroise devient peu à peu l'un des notables du village. C'est un homme d'apparence sévère. Il ne rit pas souvent. Il prend très au sérieux l'éducation de ses enfants. L'une de ses filles signalera plus tard qu'un «simple avertissement de son père» suffisait.
Il ne faut pas s'en tenir à ce simple trait de caractère. Ambroise est très lié avec ses frères et soeurs qu'il fréquente à Saint-Léonard, à Saint-Norbert ou à Montréal. Il a des amis au village avec lesquels il aime jouer aux cartes. En janvier 1921, il fera même un voyage en Floride, ce qui n'était pas une petite aventure à l'époque.
L'ère des moulins à vent
En 1914, nous sommes encore loin de l'ère du «tout électrique» d'aujourd'hui. L'eau constitue la principale force motrice là où elle se trouve. Un problème subsiste.
On ne dispose d'aucune énergie en milieu rural, à l'étable ou dans les champs, pour tirer l'eau des puits afin d'abreuver les animaux.
«Je parle d'un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître», comme le dit la chanson. Dans la première moitié du XXe siècle, un objet aujourd'hui disparu constituait la signature du paysage rural québécois, à proximité des bâtiments ou en plein champ. Le moulin à vent.
Il s'agissait d'une structure métallique qui rétrécissait depuis la base jusqu'à son sommet, lequel était couronné d'un bel éventail de pales que le vent faisait tourner à des vitesses parfois impressionnantes. L'énergie produite par ce mouvement actionnait une pompe qui remontait l'eau des profondeurs de la terre. On l'aura compris, nos ancêtres avaient inventé l'éolienne bien avant nous.
De 1914 à 1932, mille cent de ces turbines éoliennes sortiront de la manufacture d'Ambroise Ouellet. On les retrouvera partout au Canada. Elles furent et demeurent le symbole de l'entreprise de Saint-Léonard-d'Aston.
Une épreuve qui consolide la détermination
Après les moulins à vent vinrent les années «malaxeurs à ciment», qui portèrent la renommée de la Fonderie Ouellet de 1940 à 1970. Une épreuve allait cependant s'abattre sur la fonderie, son fondateur et sa famille.
Le 26 mars 1944 était un dimanche, et pas n'importe lequel, le dimanche de la Passion. À l'issue de la grand-messe, un cri parcourt Saint-Léonard-d'Aston: le feu est pris dans la «machine shop» des Ouellet.
Sous l'effet du vent, l'atelier mécanique sera consumé en peu de temps. Fort heureusement, la fonderie subsiste. Les installations seront éventuellement relogées «en haut de la côte». La vie reprend, encore plus forte qu'avant, dirait-on. On est emporté par le mouvement. On va de l'avant sans penser à ce qui nous attend.
Un coup de semonce et c'est la fin
Déjà, en 1934, l'industriel et homme d'affaire Ouellet avait reçu un premier coup de semonce. Une maladie de coeur avait été diagnostiquée. À l'époque, la science était encore démunie devant un tel verdict. L'esprit entreprenant d'Ambroise l'avait bien entendu poussé à continuer, à l'instar des machines qui sortaient de sa manufacture.
Le dix-huit juillet 1942, Ambroise se rend chez le barbier du village. Il passe devant la maison où il a habité pendant quarante ans et qui est maintenant occupée par la famille d'une de ses filles. Il parle à ses petits-enfants. Il leur donne quelques pièces de monnaie et rentre chez lui.
Le soir, vers sept heures trente, il est terrassé par une crise cardiaque. Il meurt à neuf heures dix, assis dans sa chaise berçante, tenant entre ses mains le crucifix de la bonne mort.
À trente-quatre ans, son fils Daniel devient le principal dirigeant de l'entreprise. Elle sortira des mains de la famille Ouellet en 1974. Elle est toujours en fonction à Saint-Léonard-d'Aston.
Un homme de son temps
Ambroise Ouellet était un homme de cinq pieds huit pouces qui avait peu de cheveux dans sa maturité. Il portait des lunettes à monture noire qui accentuaient ses sourcils très épais.
Il avait surtout un exceptionnel sens de l'honnêteté. C'était un individu d'une grande franchise. Un homme d'une époque que l'on se prend à regretter.
Sources: Livre souvenir du 125e anniversaire de St-Léonard-d'Aston. Archives personnelles de la famille Ouellet, dont des extraits du «Cahier de Grand-Mère Ouellet» gracieusement fournis par Madame Madeleine Bellemare.