Paul Comtois, un homme de foi et d'attachement aux valeurs rurales

 

Louis Caron
Le Nouvelliste

Peu après minuit, le 21 février 1966, un terrible incendie se déclara à  Bois-de- Coulonge, la résidence officielle des lieutenants-gouverneurs du Québec. L'homme qui occupait alors la plus haute fonction officielle au Québec se nommait Paul Comtois. Il avait soixante-dix ans. Il était originaire de Saint-Thomas-de-Pierreville. Il périt dans le sinistre.

Cette fin tragique mettait un terme à la carrière remarquable d'un agronome farouchement attaché à sa terre natale. En effet, Paul Comtois s'était élevé jusqu'aux plus hautes fonctions politiques sans jamais renier ses origines rurales. La Ferme des Ormes qu'il avait acquise par héritage est encore un joyau du rang du Chenal Tardif à Pierreville.

Un enfant sage à qui l'on fait une promesse

Paul Comtois est né le 22 août 1895 à Pierreville. Son père se nommait Urbain Comtois. Il était marchand d'instruments aratoires, maître de chapelle et organiste. Sa mère, Elizabeth McCaffrey, était d'origine irlandaise. Dès son plus jeune âge, l'enfant se signala par son application au travail et son respect de l'autorité.  C'est que le garçon avait une ambition secrète depuis qu'un oncle lui avait fait une promesse surprenante.

Cet oncle se nommait Hercule Comtois. Célibataire, il vivait avec la famille du père du jeune Paul. Hercule Comtois était boulanger. Il était en même temps propriétaire de la ferme ancestrale au Chenal Tardif. Cet homme sans enfant avait jeté son dévolu sur son neveu à qui il répétait souvent: «Le boulanger fait cuire le pain mais c'est la terre qui produit la farine. Ma terre, c'est pour toi.» Cette incitation devait orienter de façon définitive l'avenir du jeune Paul.

Un futur agriculteur bien éduqué

Les futurs agriculteurs de l'époque ne passaient évidemment pas tous par les grandes écoles. Paul aimait l'étude. On l'inscrivit au Séminaire de Nicolet où il entreprit des études classiques. Le jeune homme rencontra dans cette institution un professeur qui était originaire comme lui de Pierreville. L'abbé Georges Courchesne était professeur de Rhétorique.

Comme on pouvait s'en attendre, il portait une attention particulière à ses étudiants qui venaient des environs de Pierreville. Ce professeur de lettres, qui allait devenir plus tard évêque de Rimouski, était animé de la conviction que l'agriculture était la plus noble des professions. Ce fut lui qui incita Paul à se diriger vers l'Institut agricole d'Oka, affilié à l'Université de Montréal et dirigé par les pères Trappistes. La tâche de l'abbé Courchesne avait sans doute été facilitée par la promesse de l'oncle Hercule.

La Ferme des Ormes

C'est en 1918 que Paul Comtois s'établit sur la terre défrichée par le grand-père David Comtois en 1835 et dont il venait d'hériter de son oncle Hercule. S'il n'était pas rare de rencontrer à l'époque des cultivateurs qui étaient passés par le cours classique, et qui pouvaient diriger leurs chevaux en latin, il était plutôt exceptionnel qu'un agronome cultive lui-même la terre, plutôt que de prodiguer ses conseils aux «habitants».

L'agronome-agriculteur Comtois n'anticipait certes pas encore le parcours étonnant que le destin lui réservait. Pour l'heure, il se consacrait à nourrir sa famille. Il avait épousé Irène Gill en septembre 1921. Le couple aurait cinq enfants.

En même temps, cet homme entreprenant commençait à mettre son talent au service de ses concitoyens. C'est ainsi qu'en 1928 il devint président de la Commission scolaire de Saint-Thomas de Pierreville. Cette charge publique n'était que la première d'une longue suite d'engagements qui allaient le conduire au-delà de ses attentes.

Un premier pas en politique...

La vie de Paul Comtois prit son orientation définitive quand il décida de se porter candidat à l'élection fédérale de 1930 sous la bannière conservatrice. Il fut défait par une seule voix et ce résultat déconcertant fut confirmé par deux décomptes judiciaires. Le candidat malheureux ne se tint par pour battu. Il sut se montrer indispensable dans un grand nombre de domaines reliés à la vie paroissiale, agricole et, somme toute, rurale sous toutes ses dimensions.

... qui conduit à une multitude d'engagements...

Marguillier, membre de la Ligue du Sacré-Coeur et Chevalier de Colomb au 4e degré, Paul Comtois mit en premier lieu ses talents au service de l'Église. Cette première mission assumée, l'agronome allait se consacrer à l'administration publique: maire de la paroisse de Pierreville de 1948 à 1961, président de la Caisse populaire de 1950 à 1961, il ne négligea pas pour autant sa passion première qui était l'agriculture.

Co-fondateur de la Coopérative agricole de Pierreville, il fut chef évaluateur à la Commission du prêt agricole canadien de 1950 à 1961, en même temps que gérant général de l'Office de crédit agricole de 1936 à 1957.

... qui le ramènent en politique

Le 10 juin 1957, une victoire surprise du parti Progressiste-conservateur du Canada, dirigé par le fougueux John Diefenbaker, met fin à 22 années de gouvernements libéraux. Paul Comtois est au nombre des élus. À peine neuf mois plus tard, l'élection du 31 mars 1958 donne au gouvernement minoritaire de Diefenbaker la plus grosse majorité parlementaire obtenue jusqu'alors dans l'histoire du Canada.

Cette fois, Paul Comtois devient ministre des Mines et relevés techniques. Sa carrière politique est sur une lancée qu'il ne sera pas facile d'arrêter. Le nouveau ministre est loin de soupçonner qu'une nomination inattendue va le propulser vers les plus hautes sphères de la fonction publique.

Une grande vie protocolaire commence...

Le 30 septembre 1961, le lieutenant-gouverneur du Québec, Onésime Gagnon, meurt en fonction. Quelques jours plus tard, le 6 octobre, Paul Comtois est chargé de lui succéder. Il sera assermenté le 11 octobre. Le nouveau lieutenant-gouverneur du Québec et son épouse s'installent à Bois-de-Coulonge.

Par un saisissant hasard de l'histoire, la terre où se situait la résidence officielle des lieutenants-gouverneurs du Québec avait été concédée en tout premier lieu, dès 1637, à Jean Nicolet, sieur de Belleborne, le fameux interprète dont le nom allait devenir celui d'une ville, la nôtre, et celui de la Municipalité régionale de comté (MRC) de Nicolet-Yamaska.

Située dans l'arrondissement historique de Sillery, Bois-de-Coulonge était une prestigieuse résidence qui abritait depuis 1854 les lieutenants-gouverneurs en fonction. Elle se dressait au coeur d'un vaste domaine boisé entouré de jardins. Divers bâtiments annexes entouraient le manoir. Une trentaine de personnes se consacraient à son entretien et au service de ses hôtes.

Au dire de ceux qui l'ont connu, Paul Comtois exerça sa fonction avec une grande dignité, sans perdre la simplicité de ceux qui ont forgé leur tempérament sur l'enclume des valeurs rurales. En ces années où le Québec abordait le tournant qui allait ébranler bon nombre de ses certitudes ancestrales, la famille du lieutenant-gouverneur du Québec récitait chaque jour le chapelet. Paul Comtois était même parvenu à vaincre les réticences du cardinal de Québec, lequel avait finalement consenti à ce que le Saint Sacrement soit conservé dans la chapelle privée de Bois-de-Coulonge.

... jusqu'à la tragique nuit du 21 février 1966

Tous les témoignages concordent, Paul Comtois était en mesure de quitter les lieux, tout comme le firent les autres membres de sa famille, les invités qui logeaient à Bois-de-Coulonge ainsi que le personnel, alors que les flammes commençaient à embraser la grande résidence de bois. Les interprétations varient cependant quant aux raisons qui incitèrent le lieutenant-gouverneur à rentrer dans la demeure alors que le brasier prenait des proportions incontrôlables.

On a suggéré que monsieur Comtois croyait que son épouse se trouvait encore à l'intérieur. Le témoignage de sa fille, Mireille, contredit cette hypothèse. «Alors que je courais à travers la maison pour échapper au feu, je suis tombée sur mon père dans la chapelle. Il m'ordonna de sauter par la fenêtre. La dernière fois que je l'ai vu, il se tenait sous la lampe du sanctuaire dans son pyjama, portant autour du cou le chapelet qu'il gardait en souvenir de son père.»

Un silence qui débouche sur une controverse

À l'époque, les médias n'ont pas publicisé l'hypothèse selon laquelle le lieutenant-gouverneur Comtois était rentré dans la maison en flammes pour sauver le Saint-Sacrement dans la chapelle. Par la suite, diverses institutions religieuses traditionnalistes du Canada anglais et des États-Unis se sont emparées de l'affaire pour suggérer que ce silence relevait d'une conspiration ourdie par «un monde incroyant et par une Église tout aussi incroyante.» On n'a pas hésité à employer les mots de «martyr» et «saint» pour qualifier la conduite du lieutenant-gouverneur.

Le témoignage de l'auteur

À l'époque de la nomination de monsieur Comtois au poste de lieutenant-gouverneur du Québec, l'auteur de ces lignes était jeune journaliste au Nouvelliste. Il fut chargé d'aller interroger cet illustre personnage, qu'il rencontra au Chenal Tardif devant «l'un des plus beaux, sinon le plus gros orme d'Amérique du Nord», lequel ornait à l'époque la propriété. Pressant monsieur Comtois de questions sur ses nouvelles fonctions, le reporter obtint surtout des réponses qui tournaient autour des rendements maraîchers de la ferme.

Ce qui explique qu'il tient à la main, sur la photo qui accompagne ce texte, une botte de carottes que vient de lui offrir son hôte. L'envoyé du Nouvelliste pousse même l'effronterie jusqu'à croquer sur le champ dans l'un de ces appétissants légumes. De cette rencontre, il garde l'impression que monsieur Comtois n'était pas homme à renier ses convictions, fût-ce devant le plus ravageur des brasiers.

Sources: Divers sites Internet.

Cahier souvenir du centenaire de Pierreville.

Articles du journal La Presse et du Nouvelliste.

Archives du Séminaire de Nicolet.

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