Louis Caron: de L'Islet à Kankakee à Nicolet

Louis Caron...

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Louis Caron

Louis Caron, écrivain
Le Nouvelliste

C'est un petit jeune homme de moins de vingt ans. Ses parents et ses sept frères et soeurs s'embarquent dans une périlleuse aventure. Ils quittent L'Islet, leur paroisse natale du Bas-Saint-Laurent, pour aller s'établir aux États-Unis. Depuis quelques années, des épreuves successives ont frappé la famille.

Le père, Louis-Frédéric, a construit une goélette avec laquelle il faisait du cabotage, c'est-à-dire de la navigation marchande en longeant les côtes. Cette goélette a sombré dans une tempête. Parallèlement à la navigation, Louis-Frédéric exerce la profession d'agriculteur. Depuis quelques années (nous sommes en 1867), les récoltes sont pitoyables. Louis-Frédéric vend donc sa ferme et entraîne sa famille vers l'Illinois, au sud de la frontière canadienne, sur les bords du lac Michigan. À Kankakee, il paraît que la colonie canadienne-française est prospère.

Un jeune homme pas comme les autres

L'aîné des garçons se prénomme Louis. Sans qu'il le sache, cet exode familial le pousse vers un destin fabuleux. À L'Islet, il a déjà fait preuve de talents hors de l'ordinaire. Dessinateur doué, il est surtout doté d'un tempérament entreprenant. C'est un esprit curieux qui s'attache à comprendre le pourquoi des choses, qu'elles se rapportent aux éléments naturels, aux machines ou aux êtres humains. Rien ne le laisse indifférent. Les obstacles stimulent son imagination. Quand on a près de vingt ans en 1867, on est déjà un homme ou on ne le sera jamais.

Le père, Louis-Frédéric, prend donc un tournant définitif en entraînant sa famille avec lui. Depuis toujours, à ce qu'on dit, les Caron de son ascendance ont été d'excellents charpentiers et de remarquables bâtisseurs. N'ayant pas l'intention de se lancer en agriculture comme la plupart des émigrants canadiens-français qui vont aux États-Unis, Louis-Frédéric sera bâtisseur à son tour. En dépit de l'obstacle de la langue, il a un atout de plus que les autres: son fils Louis, à qui il confie la mission de partir en quête de contrats pour l'entreprise familiale.

Le jeune Louis se distingue

Le jeune Louis se rend à Springfield où il fait insérer une annonce dans le journal local, proposant les services de la famille Caron à quiconque veut construire, agrandir ou rénover une maison ou tout autre genre d'édifice. Il en revient avec un premier contrat en  vertu duquel il s'engage à construire cinq maisons dans le port de la ville. À première vue, c'est un engagement très risqué.

Les quelques habitations qui se dressent dans le port sont soumises à des inondations terribles qui finissent par les arracher à leurs fondations. Personne ne veut plus construire à cet endroit. Louis-Frédéric lui-même hésite à honorer le contrat que lui a ramené son fils. Ce dernier montre à son père l'esquisse des fondations sur radier sur lesquelles il se propose d'asseoir ces constructions. Le père acquiesce et bientôt la réputation des Caron est faite aux environs, et même à Saint-Louis, dans l'État voisin du Missouri. La prospérité est au rendez-vous.

Des fièvres complices du destin

Mais bientôt la santé du jeune homme chancelle. Il n'est pourtant pas de faible constitution. Le médecin parle de fièvres qui montent des marais et qui abattent les plus robustes. Louis-Frédéric est tiraillé. Il sait que son fils Louis est plus qu'un bras droit et que la prospérité de leur entreprise repose en grande partie sur son tempérament d'entrepreneur. En même temps, Louis-Frédéric ne peut se permettre de prendre le risque de le perdre pour de bon en le gardant auprès de lui. On renvoie donc Louis au Canada pour un séjour que l'on présume temporaire et qui deviendra permanent pour la suite de l'histoire.

Un avocat qui deviendra un ami influent

En arrivant au Québec, Louis ne retourne pas à L'Islet où il a encore de la famille. Il s'établit plutôt dans les Bois-Francs, à Stanfold qui deviendra Princeville. L'histoire ne nous dit pas les raisons de ce choix. Les historiens avancent l'hypothèse que Louis aurait pu y avoir des liens de parenté du côté de la famille de sa mère.

Sa réputation l'y aurait-elle précédé ou alors, encore une fois, le jeune entrepreneur s'impose-t-il par la seule force de sa personnalité? Quoi qu'il en soit, c'est à lui, nouvel arrivant dans la municipalité, que l'on confie le soin de dessiner les plans et de construire la Place du marché. Un an plus tard, Louis épouse Césarée Desrochers en l'église de Princeville. Il a vingt-et un ans. Il est désormais bien établi dans la localité.

Encore une fois, tout comme il l'avait fait aux États-Unis, le jeune architecte et constructeur va rayonner aux environs. C'est à Arthabaska qu'il établit cette fois ses pénates pour y bâtir une succession de demeures prestigieuses de style victorien. L'une d'elles, construite pour un jeune avocat ambitieux, va constituer un jalon dans la carrière de l'entrepreneur Louis Caron. Cet avocat du nom de Wilfrid Laurier deviendra l'un des plus éminents premiers ministres du Canada et l'ami fidèle du constructeur de sa maison. On ne peut pas nier que la carrière de Louis Caron ait bénéficié de cette amitié. L'invitation d'un autre personnage important jouera un rôle déterminant dans l'existence de Louis Caron et de ses descendants.

Une proposition qu'on ne peut refuser

Le diocèse de Nicolet vient d'être créé en 1885. Son premier évêque, monseigneur Elphège Gravel, assisté de son coadjuteur monseigneur Joseph-Simon-Hermann Brunault, font à l'architecte et bâtisseur Caron une proposition qu'il ne peut refuser: venir s'établir à Nicolet, la ville épiscopale, et bâtir littéralement avec eux les églises des paroisses de l'entité diocésaine. Les Caron s'installent à Nicolet en 1886. Il y sont encore. Quatre ou cinq d'entre eux portent toujours le prénom de leur ancêtre.

L'entreprise prend forme

Encore une fois les Caron prennent racine dans un terreau nouveau, cette fois sous la forme d'une tribu élargie. La grande maison érigée par Louis sur la rue Notre-Dame abrite son père, Louis-Fédéric, revenu des États-Unis en compagnie de deux de ses enfants. Lui-même en a déjà sept.

La maison terminée, les Caron construisent aussitôt une manufacture sur un  terrain adjacent, à l'arrière. On y fabriquera les ornements de bois des églises, des couvents, palais de justice et autres bâtiments importants, les bancs et les confessionnaux, ainsi que divers autres lambris de bois précieux.

Louis-Frédéric, le fondateur de la dynastie d'architectes qui prend forme en cette fin de dix-neuvième siècle, meurt en 1888, quelques années après être revenu des États-Unis pour s'établir à Nicolet auprès des siens.

Une ou deux églises, quelques presbytères, un hôpital ou un couvent par année

La disparition de l'ancêtre Louis-Frédéric coïncide, à quelques années près, avec la mise sur pied de l'entreprise Louis Caron et Fils à laquelle participe au premier chef le fils aîné de Louis qui portera le même prénom que son père. Dorénavant, à Nicolet, on parlera de Louis senior et de Louis junior. L'oeuvre de l'un va de pair avec celle de l'autre. Quelquefois, les deux Louis se penchent sur les plans du même édifice ou contribuent, par leur point de vue respectif, à parfaire un projet élaboré en commun.

Entre 1868 et 1926, soit en 58 ans, les Louis Caron senior et junior auront signé les plans et/ou construit 151 édifices d'importance et d'envergure diverses, dont deux cathédrales, 60 églises et 18 couvents et collèges.

Dans les moments forts de l'entreprise, ces deux hommes auront donné du travail à plus de 200 personnes, plusieurs d'entre elles Nicolétaines, les autres provenant des diverses paroisses qui composent aujourd'hui la MRC de Nicolet-Yamaska.

Le génie créateur de Louis Caron senior lui a permis de mettre sur pied une chaîne de production assez unique en son genre. L'entreprise se compose en effet de divers ateliers aux fonctions spécialisées. Il y a d'abord l'atelier de dessin pour les plans, puis un bateau à vapeur, le Petit Louis, pour remorquer le bois et le transporter à la manufacture, une scierie pour sécher et préparer ce bois, une forge pour façonner le fer, une menuiserie doublée d'un atelier de sculpture ainsi qu'un atelier de peinture et de moulage des plâtres. À l'extérieur, l'entreprise compte sur des équipes aguerries pour mener à bien les chantiers de construction, maçons, charpentiers, sous la direction de contremaîtres chevronnés.

Comme une grande famille

La demeure de Louis Caron, sur la rue Saint-Jean-Baptiste à Nicolet, compte 17 pièces qui abritent des artistes et artisans de diverses disciplines. En premier lieu, un dessinateur d'origine britannique, monsieur P.B. Williams, qui fut l'un des piliers de l'entreprise pendant trente ans. Un autre habitué de la maison se nomme Joseph Uberti. D'origine française, ce peintre est l'auteur des vitraux de la cathédrale de Nicolet. Le musée du Québec possède une douzaine de ses toiles. Des apprentis que Louis traite comme ses propres enfants se joignent à la grande tablée que préside ce vénérable pater familias, semaine et dimanche.

Louis Caron s'éteint en 1917 après une carrière de 47 années, laissant entre les mains de son fils Louis junior une entreprise prospère et solidement implantée dans son milieu. Ses oeuvres jalonnent encore le paysage de la MRC de Nicolet-Yamaska. En s'inclinant devant la mémoire de son arrière-grand-père, l'auteur de ces lignes sent monter en lui une bouffée de fierté, en espérant que son ouvrage soit à la hauteur de celui dont il porte le nom.

Sources: Andrée Caron-Dricot, Les Caron, une dynastie d'architectes depuis 1867, Éditions Les racontages, 1997. Cahier souvenir du tricentenaire de Nicolet, Journal Courrier Sud, 19 septembre 1972.

            

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