Edmond Boisvert dit de Nevers 1862-1906

Edmond de Nevers...

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Edmond de Nevers

Louis Caron, écrivain
Le Nouvelliste

Très peu de gens savent que le plus grand penseur de la deuxième moitié du XIXe siècle au Canada français a été un fils de cultivateur de Baie-du-Febvre. Le fait devient encore plus étonnant quand on apprend que ce grand intellectuel connut un rayonnement international avant de mourir à seulement 44 ans. Qu'il passa une grande partie de sa vie en Europe et qu'il finit ses jours parmi les Franco-Américains du nord-est des États-Unis!

L'historien Yvan Lamonde le considère comme «... le premier intellectuel du Canada français.» Le sociologue Fernand Dumont soutient qu'il est «... le penseur québécois le plus important de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle.» Toutefois, plus près de nous, l'historien et sociologue Gérard Bouchard parle à son sujet de «... confusion dilettante.» On le voit, même s'il ne connut pas la célébrité des grandes vedettes, Edmond de Nevers n'a laissé personne indifférent. Mais commençons par le commencement et suivons à la trace cet être hors du commun.

Fils d'«habitant»

Était-il l'aîné d'une famille de seize ou de treize enfants? Le nombre de ses frères et soeurs varie selon que l'on compte ceux qui décédèrent en bas âge. Une chose est certaine, il naquit en 1862 à Baie-du-Febvre dans une famille de cultivateurs dont le père, Abraham, avait sinon les moyens, du moins la fantaisie d'emmener ses enfants voir le cirque Barnum à New York. Ce qui sort déjà de l'ordinaire.

La famille est libérale en politique. La mère, Marie Biron, était de la lignée des industriels Biron de Nicolet. Dans la famille Boisvert de Baie-du-Febvre, on cultivait les légendes, les traditions, les contes populaires, et les enfants rêvaient de devenir les héros de leur propre vie, comme Napoléon ou Dollard des Ormeaux.

Étudiant brillant

Edmond entre au Séminaire de Nicolet à l'âge de onze ans. C'est un élève brillant à l'esprit si avide de connaissances que l'un de ses professeurs, l'abbé Thomas-Marie Olivier Maurault, lui donne des leçons privées d'allemand. Cela aura une influence décisive sur son avenir.

Deux ans avant la fin de son cours classique, Edmond apprend que son père éprouve des difficultés financières. Il est vrai qu'Abraham a toute une trâlée d'enfants aux études. Le jeune homme ne veut pas être un poids pour ses parents. En quelques mois, il assimile par lui-même toute la matière des deux dernières années du cours classique. Il passe ses examens avec brio. Tout un exploit!

Juriste manqué

Edmond Boisvert sait bien qu'il ne gagnera pas sa vie avec ses idées. Comme plusieurs intellectuels de son époque, il opte pour le droit. En 1880, il entreprend sa cléricature dans l'étude de l'avocat J.B.L. Hould à Trois-Rivières. Il n'y a pas de hasard. Maître Hould est un patriote impénitent, grand partisan d'Honoré Mercier. Le jeune clerc admire Wilfrid Laurier.

Tous des libéraux, au sens politique et sociologique du mot. L'évêque de Trois-Rivières, monseigneur L.F. Laflèche, dénonce le libéralisme venu d'Europe, qui corrompt l'esprit des Canadiens. Boisvert a l'ambition de réhabiliter le libéralisme en l'accordant aux conditions de vie des Canadiens français du Nouveau Monde. Il ne le sait pas encore, mais ce sera l'oeuvre de sa vie.

Boisvert séjourne dans la cité de Laviolette pendant cinq ans. Il courtise les filles au parc Champlain et il pratique le violon. Il publie des articles dans La Sentinelle, un journal libéral fondé à Trois-Rivières pour dénoncer les abus de pouvoir et l'étroitesse d'esprit des autorités religieuses. D'ailleurs, Boisvert ne fréquente plus l'église depuis qu'il est sorti de l'adolescence.

Il quitte Trois-Rivières en 1885 pour occuper quelques emplois sans conséquence à Montréal. Il n'a qu'une idée en tête: gagner assez d'argent pour se payer un séjour prolongé en Europe. Il part en avril 1888 pour l'Allemagne.

La «patrie des idées»

Pourquoi l'Allemagne? Un autre intellectuel de l'époque, Albert Lefaivre, en parle comme de la «patrie des idées, des systèmes philosophiques, des révolutions religieuses et des mouvements de l'esprit qui ont le plus marqué l'histoire moderne». Voilà pourquoi Boisvert s'installe à Berlin. Son ancien maître du Séminaire de Nicolet, l'abbé Maurault, ne lui avait pas appris les rudiments de l'allemand pour rien.

Boisvert s'inscrit à l'université. On le retrouve dans une petite chambre d'étudiant, pratiquant le violon et lisant jusqu'à tard dans la nuit. Comment ne pas penser à un autre de nos compatriotes, le peintre Rodolphe Duguay, pratiquant patiemment son art dans une petite chambre de Paris, quelques années plus tard? Tout au long des trois premières années de son séjour en Europe, Edmond Boisvert commence à jouer son rôle d'intellectuel. Il publie dans La Presse de Montréal une série de «Lettres de Berlin» qui portent la signature de Edmond de Nevers.

Boisvert ou de Nevers?

 À première vue, on pourrait croire qu'Edmond Boisvert a changé de nom pour se donner des allures de petit noble. Pour s'éloigner, peut-être, de ses origines paysannes? Il n'en est rien. Boisvert a simplement retrouvé son véritable nom. 

Edmond a en effet découvert que son nom était un surnom, comme c'était très souvent le cas chez les Canadiens français. Quand ils se sont établis à Baie-du-Febvre, ses ancêtres se nommaient de Nevers dit Boisvert. Le jeune homme réaffirme donc ses origines françaises. La chose a tellement de sens d'ailleurs que sept membres de sa famille et même son propre père reprendront le patronyme d'origine.  

Les douze plus belles années de sa vie

De 1888 à 1900, Edmond de Nevers vécut successivement à Berlin, Vienne, Venise, Budapest, Rome et Paris. Il fit également un court séjour à Londres. Outre le français, l'anglais et l'allemand qu'il parlait couramment, de Nevers avait appris l'italien, l'espagnol, le portugais, le russe et le norvégien. Il a d'ailleurs traduit et publié deux pièces du grand dramaturge norvégien Henrik Ibsen.

À Berlin, il a pris des leçons de violon du virtuose Joseph Joachim, lui-même ami intime du célèbre compositeur Johannes Brahms. Pendant ses «douze plus belles années de sa vie», de Nevers aura fréquenté les plus grands esprits dans les domaines des sciences sociales et humaines. Peu d'intellectuels canadiens-français de son époque posséderont un tel bagage de connaissances. De Nevers incarnait l'idéal humaniste de son temps.

L'Avenir du peuple canadien-français

 À Paris, en 1891, de Nevers s'est trouvé un emploi de rédacteur à l'agence de presse Havas. Sa subsistance matérielle assurée, il va consacrer le meilleur de son temps à rédiger le premier grand ouvrage qu'il ait publié, L'Avenir du peuple canadien-français.

Paru aux frais de l'auteur, au printemps de 1896, chez l'éditeur Henri Jouve, l'ouvrage ne fut jamais mis en vente, du moins dans son édition originale. L'auteur se contenta plutôt de l'envoyer lui-même à certains amis ainsi qu'à quelques journalistes, les priant de ne rien publier à ce sujet dans leurs gazettes. Il est très probable que de Nevers se proposait de réviser l'ouvrage en vue d'une publication définitive.

Autant il est difficile de résumer en quelques lignes un livre aussi dense, autant il est certain que de Nevers souhaite de toutes ses forces la survivance du peuple canadien-français sur le continent nord-américain. L'essor économique et culturel des francophones d'Amérique se fera à une seule condition: «Soyons fiers et nous serons forts».

Persuadé que le conquérant anglais ne fera jamais de cadeaux aux vaincus d'hier, de Nevers conclut son ouvrage sur une prédiction surprenante. Tant qu'un esprit libéral fondé sur le droit ne sera pas implanté au Canada, l'indépendance des Canadiens français n'est pas désirable. Tant que les Canadiens français ne se seront pas dotés d'une vie nationale distincte et respectée, l'annexion aux États-Unis ne sera pas non plus souhaitable. Cette dernière option lui semble toutefois la plus probable, dans un avenir plus ou moins éloigné.

L'exil américain

C'est la vie elle-même qui se chargera de tirer les conclusions des réflexions d'Edmond de Nevers. En 1886, deux de ses frères se sont installés à Woonsocket dans l'état du Rhode Island. En 1898, leurs parents s'établissent à proximité, à Central Falls, Rhode Island, entraînant la plus grande partie de la famille avec eux. Les de Nevers entrent dans le courant de l'émigration des Canadiens français vers le nord-est américain. Edmond n'aura plus qu'à tirer les leçons de ce fait accompli.

L'Âme américaine

Le deuxième ouvrage d'importance d'Edmond de Nevers paraît à Paris chez Jouve en 1900. Comme on pouvait s'en attendre, il s'intitule L'Âme américaine. C'est une oeuvre magistrale. De Nevers s'y est donné corps et âme. «Pour arriver à faire imprimer 770 pages, j'ai dû en écrire 6000; pour me documenter, j'ai certainement lu et feuilleté 2000 volumes.»

Ferdinand Brunetière, critique à la Revue des Deux-Mondes, lui consacre un compte-rendu de quarante pages. «...Son livre est l'un des plus intéressants qu'on ait publiés depuis longtemps sur l'Amérique.» Cette fois, de Nevers tire la conclusion ultime de ses réflexions. Les émigrés canadiens-français sont en mission providentielle aux États-Unis. Ils ont «agrandi la patrie.»

Le retour et la mort

Edmond de Nevers termine ses jours à Central Falls, où ses parents ont acheté une grosse demeure de style victorien divisée en trois logements. On se moque un peu de son accent français, de sa préciosité de langage, de ses manières raffinées. Son séjour européen l'a marqué. Il donne quelques conférences pour raviver la flamme de la survivance française dans le Nord-Est américain.

Edmond de Nevers meurt le 15 avril 1906 à l'âge de 44 ans. Dans un ouvrage intitulé La pensée impuissante, l'historien et sociologue Gérard Bouchard prononce à son sujet une condamnation irrévocable : «... figure pathétique d'un destin impossible.» Et si Edmond de Nevers n'avait tout simplement pas eu le temps de terminer son oeuvre? Les deux livres qu'il a publiés n'étaient peut-être qu'une matière brute? Saluons sa mémoire en songeant à ce qu'il aurait pu nous léguer si la vie lui avait laissé le temps de synthétiser sa pensée.

Sources:    

Dictionnaire biographique du Canada. Article signé par Claude Galarneau.

Edmond de Nevers, L'avenir du peuple canadien-français, Fides, 1964

Edmond de Nevers, L'âme américaine, édition numérique du livre paru chez Jouve et Royer, éditeurs, en 1900.

Claude Galarneau, Edmond de Nevers essayiste, Les presses universitaires Laval, 1959.

Jean-Philippe Warren, Edmond de Nevers Portrait d'un intellectuel, Boréal, 2005

Gérard Bouchard, La pensée impuissante, Échecs et mythes nationaux canadiens-français, Boréal, 2004

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