L'action se déroule à une époque où le temps passait beaucoup plus lentement qu'aujourd'hui. Elle met en scène un homme qui trouvait que les choses n'avançaient pas assez vite à son goût. Né à Québec d'un père commerçant, Calixte Marquis fait des études classiques entre 1831 et 1839. Son professeur de philosophie dira de lui: «De tous les étudiants passés au petit Séminaire le plus brillant fut Marquis.»
Le jeune homme est de santé fragile. Il a un tempérament nerveux. Il est de petite taille mais carré d'épaules. Il est ordonné prêtre en 1844. Il a 23 ans. Au XIXième siècle, le clergé étendait son empire sur tous les aspects de la vie humaine. Le sacerdoce de Calixte Marquis va lui permettre de donner libre cours à son naturel entreprenant. À l'automne 1845, il devient le vicaire du curé Jean Harper à Saint-Grégoire. Les deux hommes ont des caractères opposés. Ils vont s'affronter. Dans sa correspondance, Harper signale les «excès de zèle» de son adjoint. Marquis en fait plus qu'on en demande.
Deux exemples
Vers les années 1830-1850, les Irlandais mouraient de faim dans leur pays. Le Canada étant une colonie anglaise, bon nombre d'entre eux cherchent refuge dans nos grands espaces. Plusieurs sont atteints du choléra. On leur impose la quarantaine à Grosse-Île. Ils y meurent par centaines, laissant leurs enfants orphelins derrière eux. Calixte Marquis s'en émeut.
En 1847, il recueille 33 de ces orphelins qu'il place dans des familles de Saint-Grégoire, Bécancour et Saint-Célestin, prenant à sa charge l'éducation de certains d'entre eux. Monsieur Harper se demande jusqu'où ira ce vicaire entreprenant. A-t-il seulement les moyens de sa générosité? Dans le cours de sa vie, Calixte Marquis brassera de grosses sommes d'argent, mais rien n'indique qu'il en ait tiré des avantages personnels.
À la même époque, le gouvernement prend l'initiative de financer l'instruction publique en imposant une taxe à cet effet. Cette décision divise les contribuables. Ceux qui s'y opposent sont qualifiés d'Éteignoirs. La «guerre des Éteignoirs» réserve un rôle de premier plan au vicaire Marquis. Il est secrétaire-trésorier de la Commission scolaire de Saint-Grégoire. Les taxes étant basées sur le rôle d'évaluation, des paroissiens dissidents somment Marquis de leur remettre ce précieux document.
Le ton monte. « Si vous ne voulez pas nous les donner, nous mettrons le feu aux maisons des cotisants». Marquis leur réplique: « Vous êtes trop lâches pour faire cela.» Les insurgés prouvent que le vicaire avait raison en empoisonnant sa jument. Un peu comme si on incendiait une voiture aujourd'hui. Calixte Marquis a déjà dit qu'il admirait les hommes qui « parlent la bouche ouverte.» Il vient de prouver qu'il est de cette trempe.
L'étoffe du pays
Ce n'est pas tout de percevoir des taxes, encore faut-il prendre les moyens de dispenser l'instruction. Calixte Marquis continue de se passionner pour l'éducation. Le curé Harper également. Ce dernier fait appel en vain à des communautés religieuses existantes. Avec sa fougue habituelle, le vicaire annonce à son curé qu'ils vont s'en faire, des Soeurs, «avec l'étoffe du pays». Ensemble, Marquis et Harper jettent les bases de ce qui deviendra la très prospère communauté des Soeurs de l'Assomption de la Sainte Vierge.
Mais au moment d'officialiser cette initiative, un différend les oppose. C'est Marquis qui a eu l'idée de mettre sur pied une communauté de religieuses enseignantes. C'est Harper qui représente l'autorité dans la paroisse. À la question de savoir qui a fondé la communauté, Harper répond placidement: «Le curé de Saint-Grégoire.»
On pourrait croire que Calixte Marquis vient de perdre la face. Il va s'employer sans relâche à mettre en évidence le rôle déterminant qu'il a joué dans cette affaire. En 2003, les Soeurs de l'Assomption célébraient leur 150ième anniversaire de fondation. À cette occasion, l'auteur de ces lignes a raconté à sept reprises l'histoire de la communauté devant un auditoire de religieuses et d'anciennes élèves. Chaque fois que le sujet de la fondation fut abordé, on sentit qu'il y avait encore dans la salle des «Harpistes» et des «Marquises». La mémoire de l'ancien vicaire de Saint-Grégoire n'est pas prête de s'éteindre.
Le chemin et la chapelle
En 1852, Calixte Marquis est nommé curé de Saint-Célestin. Sa tâche est immense. «Vous regarderez comme faisant partie de votre troupeau tous les fidèles établis dans la partie du Township d'Aston qui n'est pas confiné dans les limites de la paroisse de Saint-Célestin.» Autrement dit, Marquis a huit missions à desservir en même temps.
Du moins, le nouveau curé n'a de comptes à rendre qu'à lui-même et à son évêque qui est très loin, de l'autre côté du fleuve, puisque le diocèse de Nicolet n'est pas encore été fondé à cette date. Calixte Marquis va jouer le rôle de missionnaire-colonisateur pendant vingt ans.
À vrai dire, Marquis mène deux entreprises de front, son ministère religieux et le développement matériel des paroisses qu'il sème sur son passage, Saint-Wenceslas, Sainte-Eulalie, Saint-Léonard, Aston-Jonction, parmi la douzaine dont on lui attribue la fondation.
C'est un autre curé Labelle. Selon lui, le clergé est «l'engin de la colonisation.» Le territoire confié au curé Marquis est vaste et inorganisé. Le ministère religieux qu'il exerce à pied, sur un territoire souvent marécageux, le conduit à célébrer souvent la messe dans la cabane rudimentaire d'un colon.
Il n'aura de cesse d'ériger des chapelles en divers endroits stratégiques et de les relier par un réseau de chemins à peu près praticables. Marquis résume son credo de colonisateur en une formule on ne peut plus claire: «Le chemin et la chapelle c'est la colonisation.»
Dans l'importante étude qu'il consacre à notre personnage, l'historien Michel Morin évoque l'aspect matériel des entreprises de l'abbé Marquis sur son territoire de colonisation. «Nous avons relevé pas moins de 540 transactions sous le nom de Marquis aux bureaux d'enregistrement de Bécancour et d'Arthabaska. L'inventaire des actes notariés que nous avons recueillis nous permet d'affirmer que Calixte Marquis a acheté environ 125 lots entre les années 1851 et 1898.»
Il faut comprendre que ces terres ont été revendues, la plupart du temps à profit, à ceux qui ont bien voulu s'y établir. Ce qui confirme ce que nous savons déjà de Marquis. Le curé de Saint-Célestin ne s'embarrasse pas de procédures. Tout ce que nous avons lu à son sujet nous permet cependant d'affirmer que Marquis ne s'est pas servi de ces revenus pour vivre dans l'opulence. Il les a sans doute réinvestis dans l'une ou l'autre des causes qui lui tenaient à coeur, et notamment dans celle que nous allons évoquer maintenant.
La création du diocèse de Nicolet: roman d'espionnage et ballet diplomatique
Quelques semaines après être devenu évêque de Trois-Rivières en 1867, monseigneur Louis-François Laflèche rend visite à son Alma Mater, le Séminaire de Nicolet, où il a été successivement étudiant, professeur, préfet des études et enfin supérieur. Il prononce à cette occasion des paroles qui traduisent son profond attachement à l'institution.
«Si je t'oublie, ô Nicolet, que ma main droite se dessèche! Que ma langue s'attache à mon palais...» Pourtant deux ans plus tard, Laflèche annonce son intention de vendre le Séminaire de Nicolet et de rapatrier ses élèves et ses professeurs au Séminaire de Trois-Rivières, dans sa ville épiscopale. La cabale en faveur de la création du diocèse de Nicolet vient de commencer.
Les curés conspirent dans les presbytères. Comme on pouvait le prévoir, Calixte Marquis va devenir le porte-parole des dissidents qui veulent séparer Nicolet du diocèse de Trois-Rivières. On le qualifie de «ministre des Affaires étrangères».
Marquis a deux raisons de s'impliquer dans cette querelle. Son oeuvre de missionnaire-colonisateur lui a clairement montré que le diocèse de Trois-Rivières était trop vaste pour que les paroisses de la rive sud soient desservies adéquatement. D'autre part, des divergences de vues idéologiques l'éloignent de monseigneur Laflèche.
L'évêque de Trois-Rivières est un ultramontain que l'on qualifierait aujourd'hui de conservateur. Les partisans de la création du diocèse de Nicolet sont des libéraux qui ne cachent pas leur ouverture d'esprit. Ce sera la «guerre de trente ans» dans notre coin de pays.
À l'époque, les déplacements vers l'Europe constituaient une aventure. Monseigneur Laflèche se rend à Rome cinq fois en douze ans. Les missives, expertises et contre-offensives se succèdent. Les délégués des deux factions se croisent sur l'Atlantique. En dépit de leurs fonctions ecclésiastiques, les opposants échangent des coups bas que l'Évangile réprouve.
En 1877, excédé des manoeuvres du curé de Saint-Célestin, monseigneur Laflèche décide d'éloigner celui-ci «du théâtre de ses intrigues... et d'une population qui le redoute et dont plusieurs suspectent son honnêteté.» L'évêque retire donc sa cure à l'abbé Marquis. «Je dois vous informer que je révoquerai votre nomination à la cure de Saint-Célestin à l'époque de la Saint-Michel. Je vous nommerai à une autre cure si vous le voulez.» Marquis réplique: «Monseigneur Laflèche me fait sauter la décharge (le ruisseau), je lui ferai sauter le fleuve.»
En réaction au coup que son évêque vient de lui porter, le «ministre des Affaires étrangères» s'installe dans la Ville Éternelle de 1882 à 1885. Il n'aura de cesse que sa prédiction soit avérée. Il fera «sauter le fleuve» à son évêque. En juillet 1885 paraissent les décrets promulguant la formation du diocèse de Nicolet. Marquis revient de Rome auréolé de la victoire. Il a une raison supplémentaire de se réjouir. Les hautes instances romaines l'ont nommé protonotaire apostolique et chanoine honoraire. On parlera dorénavant de monseigneur Marquis.
La Tour des Martyrs
Vers la fin de sa vie, monseigneur Marquis reporte l'énergie qu'il lui reste sur l'exercice du saint ministère. Il n'a plus de paroisse mais il réside toujours à Saint-Célestin. De son dernier voyage à Rome, l'entreprenant prélat a rapporté plus de 6 000 reliques qu'il installe dans un oratoire construit derrière l'église de Saint-Célestin.
La Tour des Martyrs est inaugurée en 1897. C'est l'unique sanctuaire au monde dédié au culte des reliques des Saints. Il contient des ossements, pièces de vêtements, cheveux, linges, chairs, instruments de martyre, sang, cendres ainsi que différents objets qui sont venus en contact avec le corps des Saints.
On ne soupçonne pas aujourd'hui la force d'attraction de la dernière initiative de monseigneur Marquis. Pendant plus de soixante ans, on vient de partout rendre un culte aux reliques des Saints, du Québec, de l'Ontario et du Nord-Est des États-Unis. Le sanctuaire sera démoli en décembre 1975. Les reliques sont divisées en trois parts. La première est confiée au Musée des religions du monde de Nicolet.La seconde est toujours conservée à l'église de Saint-Célestin. Quant à la troisième, les Soeurs Grises en ont disposé selon les préceptes de l'Église.
Quant à monseigneur Marquis, mort à l'âge de 83 ans en 1904, il repose dans un mausolée érigé derrière l'église de Saint-Célestin, aux côtés de son père et de sa mère.
Le moins que l'on puisse dire de Calixte Marquis c'est qu'il fut un homme qui ne s'empêtra pas dans les détails et les susceptibilités pour arriver aux buts qu'il s'était fixés. Le visage de la MRC de Nicolet-Yamaska ne serait pas le même s'il n'avait pas existé.
Sources:
Dictionnaire biographique du Canada. Article signé par Nive Voisine.
Les cahiers nicolétains. Vol. 3 nos 1, 2 et 3. Trois articles signés par Michel Morin.
Figures nicolétaines, actes du congrès de la Société canadienne d'Histoire de l'Église catholique, octobre 1944. Articles signés par l'abbé Alphonse Roux, soeur Marie-Immaculée, a.s.v. et monsieur J. Ernest Laforce.
Robert Rumilly, Mgr Laflèche et son temps.
Site Internet de la municipalité de Saint-Célestin. Article sur la Tour des Martyrs.