Un abus inacceptable

Patrick Lagacé... (Archives La Presse)

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Patrick Lagacé

Archives La Presse

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Martin Francoeur
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Ça fait encore plus peur que tous les monstres d'Halloween réunis. Et c'est franchement inquiétant pour l'exercice du journalisme, la liberté de presse et le droit du public à l'information. L'espionnage autorisé du journaliste Patrick Lagacé est une grave atteinte à ces principes et les révélations entourant cette affaire doivent donner lieu à une intervention gouvernementale pour encadrer les pratiques policières.

Pendant six mois, de janvier à juillet dernier, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a épié les appels et les textos entrants et sortants sur le téléphone portable du chroniqueur de La Presse. La raison? Son numéro avait été repéré parmi les communications d'un policier sous enquête pour une histoire de fabrication de preuves. 

C'est donc dire que pendant six mois, les policiers ont pu identifier toutes les personnes qui communiquaient avec Patrick Lagacé sur son cellulaire ou celles que celui-ci appelait. Pire, les policiers avaient activé la géolocalisation, ce qui permettait de suivre les allées et venues du journaliste.

Il importe de rappeler que ce n'est pas lui qui était sous enquête, mais un policier.

Il existe des mesures très strictes pour que les policiers puissent avoir accès au matériel et aux sources journalistiques. La Cour suprême avait notamment établi qu'avant d'émettre un mandat pour autoriser de telles perquisitions ou des opérations de surveillance envers des journalistes, tous les autres moyens d'enquête devaient avoir été épuisés. Il s'agit d'une mesure de dernier recours. Une exception parmi les exceptions.

Or, ici, une juge de paix a autorisé les mandats demandés par la police, sans trop se préoccuper des principes qui encadrent la liberté de presse et la protection des sources d'information.

Il est clair que la juge en question a cautionné une opération par laquelle le SPVM avait pour but de décourager les fuites d'information provenant de l'interne. Le SPVM s'est servi du prétexte d'une enquête criminelle sur un policier pour envoyer un message à ses employés: on peut facilement savoir si vous parlez à des journalistes.

Or, des sources qui acceptent de parler sont à la base d'un journalisme d'enquête efficace. Les tribunaux ont reconnu l'intérêt sociétal d'avoir une presse libre et un journalisme d'enquête vivant. Si des sources potentielles se taisent parce qu'elles craignent d'être identifiées, alors il s'agit d'une atteinte à ce journalisme d'enquête et au travail de la presse en général.

Il est grand temps que le gouvernement se penche non seulement sur une loi efficace et cohérente visant à protéger les divulgateurs, mais aussi sur le travail des policiers à l'égard des journalistes. Comme société, il faut tout faire pour éviter que les policiers puissent allègrement saisir les ordinateurs et les notes des journalistes ou carrément épier ces derniers aussi facilement qu'ils trouvent un propriétaire de voiture en tapant son numéro de plaque d'immatriculation.

Si une telle situation devait devenir la règle, cela signifierait la mort du concept de «sources confidentielles». Et sans de telles sources, le journalisme d'intérêt public est sérieusement menacé.

Depuis que la nouvelle concernant l'espionnage mené envers Patrick Lagacé est sortie, les réactions ont été nombreuses et à peu près unanimes. Mais un jour, il faudra arrêter de se dire «troublé» ou «inquiet» et agir de façon sérieuse pour que cessent de tels automatismes.

Il faudra aussi que des autorités policières arrêtent de dire qu'ils sont «très sensibles» à la liberté de presse et au travail des journalistes. Parce que quand elles agissent de façon abusive et injustifiée comme elles l'ont fait, de telles déclarations s'apparentent à un mensonge éhonté.

Il faudra, enfin, que les élus et le public en général prennent conscience de l'utilité d'une presse libre et d'un journalisme à l'abri des intrusions politiques et policières. 

C'est triste de devoir rappeler cela, en 2016, au Canada.

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