Claude qui?

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Martin Francoeur
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Après avoir lancé lundi un appel à la prudence, voilà que la ministre de la Culture et des Communications du Québec, Hélène David, se réjouissait mercredi de la décision de Québec Cinéma de renommer le gala des prix Jutra.

Il aura suffi d'un témoignage - crédible et troublant, il faut le dire - pour avaliser les allégations d'attouchements sexuels sur des mineurs contenues dans la biographie que signe Yves Lever sur le cinéaste Claude Jutra.

L'opinion publique, y compris celle de ses amis du milieu artistique qui faisaient presque de l'aveuglement volontaire face aux préférences sexuelles du cinéaste, a complètement basculé.

En moins de temps qu'il n'en faut pour écouter disons deux ou trois films de Jutra, l'homme est devenu un paria et on a vite décidé de retirer du paysage toponymique ou honorifique tout ce qui pouvait s'apparenter à un hommage.

C'est bien sûr la décision qu'il fallait prendre.

Mais ce qui est étonnant, avec ce lynchage en règle que subit Claude Jutra, presque trente ans après sa mort, c'est justement qu'il survienne en 2016.

Tous ceux qu'on a entendus, depuis la fin de semaine, confier en entrevue que «tout le monde savait» que Claude Jutra aimait un peu trop les garçons et qu'il les aimait un peu trop jeunes, auraient dû intervenir bien avant qu'un biographe consacre quelques pages aux habitudes sexuelles du cinéaste.

Personne n'a pensé, un jour, dire aux gens du milieu du cinéma que ce serait peut-être une bonne idée de se garder une petite gêne avant de nommer un trophée en hommage à ce créateur?

Si «tout le monde savait», ç'aurait été la moindre des choses. On aurait assurément évité le fiasco des derniers jours.

L'idée de retirer le nom de Claude Jutra de toute forme d'hommage s'imposait d'elle-même. Le mal était fait. Déjà, Québec Cinéma annonce qu'il renommera ses prix et la soirée normalement festive consacrée à la remise de ceux-ci.

L'Académie canadienne du cinéma et de la télévision confirme qu'elle nommera autrement son prix spécial destiné à honorer le réalisateur d'un premier long métrage de fiction. La Cinémathèque québécoise débaptisera sa salle de projection principale. Montréal n'aura plus de parc Claude-Jutra ni de rue du même nom. Une demi-douzaine d'autres villes qui avaient aussi des rues Claude-Jutra vont aussi devoir jouer du bistouri dans leur toponymie.

Parce que l'aspect honorifique normalement exprimé par une attribution de nom exige inévitablement un critère d'exemplarité, on comprend la réaction des intervenants qui se sont faits les partisans du changement de nom.

La question qui se pose: jusqu'où doit-on aller dans cette soudaine opération d'effacement du nom de Claude Jutra de notre mémoire collective?

On condamne les gestes présumés d'un homme, mais on a tendance à oublier que son oeuvre lui survit. L'homme a légué des films importants à l'histoire du cinéma québécois, des oeuvres majeures comme Mon oncle Antoine, À tout prendre et Kamouraska. Est-ce que son oeuvre devient soudainement moins importante?

Non, évidemment.

Mais la réputation du créateur est souillée.

Rien ne pourra excuser les gestes qu'il a posés sur des adolescents, voire sur des enfants. Mais rien non plus ne peut excuser l'aveuglement volontaire de ceux et celles qui l'ont côtoyé et qui trouvaient ça «normal» de «voir Claude avec des garçons». Rien non plus ne peut excuser l'ignorance crasse de ceux qui disent que ça relève de la vie privée.

Rien, enfin, ne peut excuser l'hypocrisie collective dans laquelle on a pu être plongé en acceptant, comme société, qu'un artiste ait eu droit à une considération différente ou complaisante parce qu'il était un créateur de génie. Ou un cinéaste influent. Ou simplement une personnalité connue.

Malheureusement, l'aveuglement, l'ignorance et l'acceptation tacite ne peuvent pas s'effacer sur des panneaux de rues ou des trophées.

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