Hommage à nos voisines

Lorsque j'ai été embauchée au CMI en 2012,... (Archives Le Nouvelliste)

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Lorsque j'ai été embauchée au CMI en 2012, j'ai rapidement pris conscience de l'héritage légué par les Ursulines. Il y avait quelque chose de sacré en cet endroit que je n'avais pas connu ailleurs par le passé, même en ayant travaillé au sein de l'un des plus vieux et prestigieux collèges de Montréal, raconte l'auteure de cette lettre.

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8 septembre. C'est jour de photo officielle au Collège Marie-de-l'Incarnation, école fréquentée par mes enfants. Ce matin, je me lève plus tôt qu'à l'habitude pour repasser les uniformes, tâche que je ne ferai plus du reste de l'année parce que j'ai l'habitude très lâche et peu écologique de défriper les vêtements à la sécheuse. Je fais une tresse française à ma fille. Je tente en vain de dompter les bouclettes rebelles de mon garçon. Il passe sa main sur ses cheveux pour les aplatir. «Pas grave maman, c'est parfait comme ça.»

Nous déjeunons tous les trois. J'annonce à mes enfants une nouvelle que le directeur général nous a partagée hier, à nous, les enseignants. Je ne sais pas comment mes enfants vont réagir. Je ne sais pas s'ils seront indifférents ou concernés comme je le suis. Je les informe que les Ursulines vont nous quitter, elles vont quitter le monastère adjacent à notre collège.

Nos voisines déménagent.

Mon fils de 8 ans continue d'engloutir son gruau, les yeux rivés vers la fenêtre, attentif aux acrobaties d'un écureuil sur notre terrasse. Ma fille, elle, suspend son geste alors qu'elle allait croquer dans son quartier de poire. «Mais, elles vont aller où?» Je lui explique qu'elles vont déménager au Cap-de-la-Madeleine, dans des installations neuves. Qu'elles font le choix solidaire d'offrir de meilleures conditions et de meilleurs soins aux soeurs les plus âgées et les plus malades.

J'explique aux enfants que le monastère n'est pas adapté au vieillissement de leur communauté et que certaines d'entre elles ont déjà plus de 80 ans. Les soeurs se soutiennent, n'abandonnent pas celles qui sont moins autonomes, conscientes que chacune a consacré sa vie à Dieu et à l'oeuvre de Marie Guyart.

Nous ne sommes pas pratiquants, mes enfants ne sont pas baptisés parce que j'ai préféré leur laisser la liberté de choisir en grandissant, mais je leur ai malgré tout enseigné la spiritualité et l'importance de la foi. Ils savent aussi que j'ai beaucoup d'admiration pour les gens qui consacrent leur vie à leur passion, quelle qu'elle soit. Alors ils comprennent, ils conçoivent tout le respect que j'ai à l'égard des Ursulines.

La prochaine intervention de ma fille me saisit. «Maman, est-ce que notre école va changer de nom?» «Non, ce sera encore et toujours le CMI, le Collège Marie-de- l'Incarnation.» Elle semble rassurée. Moi, je suis émue et fascinée. Ma fille de 10 ans, de par sa question toute naïve, a instinctivement compris que les Ursulines étaient l'âme de son collège. Pourquoi était-elle inquiète que son école change de nom avec le départ des soeurs? À ses yeux, la présence ursuline a donc un réel impact sur la question identitaire de son école.

J'ai 33 ans. Je suis encore considérée comme une jeune prof. Lorsque j'ai été embauchée au CMI en 2012, j'ai rapidement pris conscience de l'héritage légué par les Ursulines. Il y avait quelque chose de sacré en cet endroit que je n'avais pas connu ailleurs par le passé, même en ayant travaillé au sein de l'un des plus vieux et prestigieux collèges de Montréal.

Un jour, j'ai eu l'occasion de discuter avec soeur Denise Girard. Je voulais organiser une rencontre entre mes élèves finissants et les Ursulines à l'occasion du temps des Fêtes. Nous devions, soeur Denise et moi, convenir d'un moment pour organiser cette petite célébration. C'était alors la première fois que j'avais une réelle conversation avec une soeur. J'étais, je l'avoue, impressionnée. Et surtout, je ne m'attendais pas à faire la connaissance d'une femme aussi adaptée à l'air du temps.

Nous étions assises dans le réfectoire, accoudées à une longue table antique à laquelle s'étaient attablées les jeunes pensionnaires des siècles derniers. Nous étions seules, en un face-à-face qui marquera à jamais mon imaginaire. Son expérience accueillant mes inquiétudes de débutante.

J'ai eu, ce jour-là, une des discussions les plus sincères et inspirantes de ma vie. Soeur Denise savait écouter, art perdu par beaucoup de mes contemporains. Elle savait aussi parler vrai. Son discours était vibrant. Et dans la façon qu'elle avait de m'encourager, dans sa façon de démontrer qu'elle déposait tout son espoir en la relève enseignante, j'ai ressenti une immense fierté à être de ceux qui éduquent les adultes de demain. Son discours, constitué des mots les plus simples mais les plus sentis, m'avait poussée aux larmes.

Comment expliquer cela à des adolescents? Comment m'assurer de transmettre à mes élèves l'histoire de leur école? Combien d'entre eux savent que Marie de l'Incarnation compte parmi nos premières féministes? Combien d'entre eux ignorent encore que nos voisines âgées ont parcouru tous les continents et que plusieurs d'entre elles sont des sommités dans multiples domaines? Ont-ils déjà lu, ne serait-ce qu'un extrait des ouvrages publiés par soeur Thérèse Germain? Savent-ils que soeur Cécile Dionne est une figure de la psychanalyse au Québec? Que cela implique beaucoup d'ouverture d'esprit et une certaine audace de la part d'une religieuse? Connaissent- ils soeur Estelle Lacoursière? Savent-ils que cette dernière a enseigné à l'université? Qu'elle est une biologiste reconnue au Québec et ayant reçu de nombreuses mentions honorifiques?

Nos élèves voient les Ursulines de loin, témoins passifs de la vieillesse qui les gagne. Ils ne connaissent pas ces femmes, ne s'imaginent pas la possibilité d'aller à leur rencontre, ne s'imaginent pas qu'elles ont déjà été jeunes comme eux, qu'elles ont aussi enseigné entre nos murs et vu défiler des dizaines de générations.

Ils ne savent pas à quel point ces femmes connaissent les adolescents. Nos élèves actuels ne croisent désormais que deux ou trois Ursulines, toujours les mêmes visages familiers et réconfortants qui se font un devoir d'assister aux célébrations officielles. Soeur Yvette Isabelle est heureusement souvent des nôtres. Elle assure le maintien de ce lien précieux. Mais qu'adviendra-t-il de ce lien après le déménagement des Ursulines?

Aujourd'hui, je présume que les Ursulines font un choix juste. Parce que je les sais capables des meilleures décisions et de gestes chaque fois longuement réfléchis. Et je sais que les choses n'auraient pas pu se passer autrement. Parce que je n'irai pas rajeunir la communauté ursuline en allant vivre parmi elles. Parce que ma fille de 10 ans a elle aussi d'autres projets pour le futur. Parce que la société moderne n'est pas celle d'hier. Je comprends tout cela et je n'en suis pas en peine. Soyons réalistes, c'est le sort réservé à la plupart des congrégations religieuses de nos jours. Il fallait, comment dire, s'y attendre.

Mais je ne pensais pas vivre cela. Je ne pensais pas être témoin de ce départ. Je n'y avais étrangement jamais songé, les Ursulines de notre collège m'apparaissant comme des êtres éternels, des femmes qui étaient là pour rester toujours.

Mais je me questionne à savoir désormais ce qu'il adviendra du monastère. Cette nuit, j'ai rêvé que le bâtiment était acheté par un entrepreneur, que tout était rasé et transformé en condos, que la chapelle était convertie en un grand loft hors de prix.

Ai-je besoin de préciser que c'était un cauchemar? Je me demande ce qu'il adviendra de ces lieux qui font partie du patrimoine religieux, culturel et architectural.

Je croise les doigts pour qu'ils servent à une cause charitable, qu'ils soient utilisés pour refléter, d'une façon nouvelle, le dévouement de la communauté ursuline à Trois-Rivières. Une plaque commémorative en l'honneur des Ursulines en guise de mea culpa ne sera pas suffisante pour dénaturer les lieux et les convertir au mercantilisme. Il faudra que ce monastère conserve une vocation noble, c'est nécessaire.

8 h 03. Les enfants prennent le chemin de l'école à pied. Je n'enseigne pas à la première période aujourd'hui. Alors je les embrasse et leur souhaite une bonne journée. Ils s'avancent sur le trottoir, m'envoient la main et me soufflent des baisers. Je les taquine. «J'ai mis votre plus beau sourire au fond de votre sac, n'oubliez pas de le mettre pour la photo!» Ma fille et mon fils ricanent. Ils sont encore assez jeunes pour apprécier mes blagues. Ils font leur chemin, se retournant souvent pour s'assurer que je suis toujours là, immuable dans leur vie.

J'attends sur le balcon, ma tasse de café à la main, les regardant s'éloigner fièrement jusqu'à ce qu'ils tournent le coin. Fiers dans leur uniforme bleu, fiers de porter ce logo, fiers de leur école adorée, cette deuxième maison. Je referme la porte. Je range le fer à repasser qui a complètement refroidi. Je le ressortirai à Noël ou dans un an jour pour jour. Et je pense aux Ursulines. Malgré la discrétion de leur présence, je n'ai pas envie qu'elles partent. Je n'ai pas envie que nos voisines déménagent.

J'aimerais les remercier. Leur laisser savoir combien elles sont inspirantes pour une jeune mère et enseignante comme moi. J'aimerais qu'elles le sachent avant de partir. J'aimerais qu'elles sachent qu'on ne les aime pas uniquement parce qu'elles nous offrent du délicieux sucre à la crème à la fête d'Angèle Mérici; qu'on ne les aime pas seulement en raison de l'aide financière injectée au fil du temps.

Nos Ursulines, nous les aimons parce qu'elles sont l'âme de notre collège, elles sont un pan de notre histoire à tous.

Notre collège, le tout premier fondé dans la deuxième ville française d'Amérique, jouit d'une réputation enviable de plus de trois siècles. Ainsi, je place toute ma confiance désormais en mes collègues et en la direction de mon magnifique CMI pour que nous poursuivions dignement ce que nous faisons le mieux, soit éduquer nos jeunes, les aider à s'épanouir et les garder toujours près des valeurs ursulines: l'attention à la personne, l'amour-charité et la force de l'unité.

Très chères Ursulines, MERCI.

Mélody Prévost

Enseignante de français au 2e cycle du secondaire Collège Marie-de-l'Incarnation




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