Ma génération passée aux rayons X

C'était en 2012, il y a déjà cinq... (Archives, La Presse)

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C'était en 2012, il y a déjà cinq ans. L'auteur de la lettre dit avoir cessé de désespérer depuis le Printemps érable, alors qu'il a vu ce qu'il n'aurait jamais cru voir de son vivant. «J'ai vu des jeunes manifester à tous les jours, pendant des semaines, puis des mois. Cela me semblait surréaliste. Je devais me pincer pour m'assurer que je ne rêvais pas», écrit-il.

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Le Nouvelliste

Il est des généralités qui sont abusives. Je ne le sais que trop bien. Néanmoins, je ne peux que m'abandonner aux généralités pour passer ma génération aux rayons X...

Je suis né en 1968, l'année où j'aurais aimé avoir vingt ans. Vous comprendrez, dès lors, que je ne me sens pas en symbiose avec les préjugés envers les baby-boomers proférés par plusieurs membres de ma génération.

Je suis un soixante-huitard d'adoption. J'ai adopté la culture et la contre-culture de l'année de ma naissance. Je me sens plus d'affinités avec les vieux hippies qu'avec les vieux hooligans de mon âge. La paix, les fleurs et la joyeuse dissidence me semblent encore porteuses d'espoir. Cela me fait surtout oublier la rancoeur ainsi que la résignation de ma génération X.

J'approche de cinquante ans. Ma génération a pris les rênes du pouvoir. Les choses vont de mal en pis non pas à cause des baby-boomers que l'on accuse injustement de tous les torts. Elles vont tout de travers parce que ma génération manque de rêves, de compassion et surtout de sérénité. Elles vont chez le diable parce que ma génération exerce le pouvoir avec cette fascination malsaine pour la destruction.

Ma génération me semble essentiellement constituée de braillards médiocres qui n'ont jamais signé une pétition et encore moins participé à une manifestation. Ils voient de travers les jeunes qui préfèrent les folies de jeunesse de leurs grands-parents à l'amertume rassise de leurs propres parents qui sont morts cérébralement avant même que d'avoir été jeunes.

Lorsque j'avais vingt ans, nous n'étions qu'une ridicule poignée d'individus à protester contre l'autorité. Nous passions pour des ratés, des losers et j'en passe. Aussi, je ne m'étonne pas d'entendre ce discours répété ad nauseam dans les médias traditionnels.

Ce sont les mêmes baveux que dans mon temps qui s'expriment contre tous ceux qui osent remettre en question leur confort et leur indifférence exempts de grandes espérances. Cela explique l'attrait pour la droite sans coeur et austère. Ma génération a été formatée par Reagan et Thatcher. Elle ne décroche pas encore de cette apologie de l'effort individuel au mépris de la communauté. Elle en a soupé des fleurs, de l'amour et de la musique planante. Elle veut marcher au pas sans regarder derrière. Elle veut écraser sous son talon de fer tous ces naïfs improductifs qui voudraient tout freiner à coups de beauté.

Ma génération est encore plus pitoyable qu'impitoyable, j'en conviens.

Pourtant, j'ai cessé de désespérer depuis le Printemps érable.

C'était en 2012, il y a déjà cinq ans. J'ai vu ce que je n'aurais jamais cru voir de mon vivant.

J'ai vu des jeunes manifester à tous les jours, pendant des semaines, puis des mois.

Cela me semblait surréaliste. Je devais me pincer pour m'assurer que je ne rêvais pas.

Ils étaient maintenant des centaines de milliers dans les rues à dénoncer la fraude, la corruption et l'imbécillité des autorités de ma propre génération.

Ils se faisaient tabasser dessus par ce qu'il y a de pire en ma génération. Seuls des lâches pouvaient faire couler ainsi le sang des jeunes dans nos rues. C'était enfin la consécration de ma génération X. La preuve qu'elle était aussi dénuée de rêves que de compassion. La preuve qu'elle en voulait à tous ceux qui ne partageaient pas ses cauchemars, son austérité et sa rigueur de demi-portions intellectuelles. La preuve qu'elle n'avait aucun mérite et aucun courage. Rien que de la hargne, de la peur et du ressentiment.

Face à ma génération pourrie, il y avait enfin une génération qui lui tenait tête et se permettait de rêver que le monde pouvait aller autrement. C'est-à-dire mieux.

Les matraques étaient un signe évident d'échec. On frappe quand on ne peut plus argumenter.

Ma génération, voyez-vous, n'a jamais su discuter. Elle ne sait que hurler avec les loups, avec toute la symbolique malsaine et fascisante que cela suppose. La meute n'aime pas qu'on la contrarie. Elle sait se poser en victime tout en tenant le rôle de bourreau. Si tout va mal dans le monde, pour ma génération, c'est à cause des critiqueux, de ceux et celles qui n'en ont que pour les droits civiques, l'environnement et toutes ces niaiseries de hippies d'une autre époque irrationnelle où l'on se tenait par la main en chantant Let It Be.

Ma génération disparaîtra un jour, fort heureusement.

Elle laissera le souvenir d'une génération médiocre qui n'aura rien apporté de bon.

On en parlera un jour comme on parle du Moyen-Âge ou de la Grande Noirceur du temps de Duplessis. On en parlera en se bouchant les narines.

Il s'en trouvera peut-être quelques-uns pour brailler dans les maisons de retraite où ils seront mieux traités qu'ils n'avaient eux-mêmes voulu traiter les malades et les nécessiteux, ces parasites inutiles qui coûtaient trop cher à l'État...

Les X se rappelleront du temps de leur jeunesse quand tout le monde marchait les fesses serrées, quand les étudiants se faisaient matraquer dans les rues, quand on se moquait de ces bonnes gens qui rêvaient d'un monde moins mesquin.

Les X auront peut-être encore le droit d'écouter une émission d'extrême droite en baladodiffusion ou de vieux chnoques vomiront leur haine des communistes, hippies, féministes et transsexuels.

Ça, je ne saurais le prédire avec exactitude.

Mais je puis vous assurer, avec certitude, que ma génération ne vaut rien du tout et qu'elle n'est, tout au plus, qu'une anomalie de l'évolution humaine. Elle n'est qu'un temps de régression qui sera vite passé.

Est-ce là une généralisation? Bien entendu que c'en est une.

C'est le seul point en commun que j'ai avec ma génération: ce défaut de tout généraliser, de tout jeter à la poubelle...

Gaétan Bouchard

Trois-Rivières




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