Chronique d'une mort annoncée

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Il ne reste maintenant qu'à espérer que ce drame nous serve de leçon. Que ceux et celles qui, aujourd'hui, vont se scandaliser et même verser des larmes devant cet acte de barbarie prendront quelques instants pour faire preuve d'introspection.

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Le Nouvelliste

Paul-Étienne Rainville est doctorant en histoire des droits de la personne à l'Université du Québec à Trois-Rivières.

Mes pensées vont d'abord aux survivants, aux familles et aux proches des victimes innocentes de l'attentat meurtrier à la grande mosquée de Québec. Comme plusieurs, les mots me manquent pour exprimer ma tristesse et ma désolation devant un tel acte de barbarie.

Les mots me manquent aussi pour exprimer ma colère et ma rage. Ma rage, parce que comme plusieurs, je savais pertinemment que le discours islamophobe qui ronge le Québec (et le reste de l'Occident) depuis le 11 septembre 2001 devait forcément conduire à une telle éruption de violence.

Ma colère, parce que les sonnettes d'alarme sonnaient de partout et depuis longtemps, mais que le monde a décidé de se fermer les yeux en se croisant les doigts. Parce que les autorités n'ont rien fait pour stopper la montée des discours et des groupes haineux et que la population est restée les bras croisés face à la propagation des préjugés dégoulinant de haine contre «les musulmans».

Aujourd'hui, toutefois, devant cet acte de barbarie depuis trop longtemps anticipé, j'accuse! J'accuse ceux et celles des commentateurs, journalistes et autres «faiseurs d'opinions» qui ont profité de leurs tribunes à la radio, à la télévision ou dans les journaux pour alimenter l'image du «musulman terroriste».

Les radios-poubelles de Québec qui ont déversé leur fiel pendant 15 ans contre des personnes qu'ils ne connaissent qu'à travers leurs préjugés, leur ignorance et leurs peurs irrationnelles. J'accuse les médias de masse pour leur couverture de l'actualité internationale, qui ne traite des pays arabes que lorsqu'il y a des bombes et des massacres, et qui ne présente jamais la richesse et la vitalité de leurs cultures et de leurs habitants.

J'accuse les médias et l'opinion publique d'avoir caricaturé jusqu'à la déshumanisation «les musulmans», au point de ne faire d'eux que les symboles d'une guerre de civilisation. Ceux qui, par leurs discours répétés, ont participé à construire l'image du musulman fanatique, irrationnel et belliqueux.

Que dire de toutes ces personnes «ordinaires» (amis, famille, proches, collègues, inconnus) qui ont alimenté depuis 2001 le discours islamophobe? Ceux qui, au détour d'une conversation anodine, ont dit «moi j'ai ben d'la misère avec les musulmans», qui ont alimenté les discussions haineuses dans les partys de Noël ou de bureau, parce qu'il est toujours plus facile d'aller dans la direction du consensus.

Ceux qui, bien que mal à l'aise devant les préjugés, ont choisi de garder le silence, de ne pas condamner les propos de leurs amis ou de leurs collègues, par peur d'être à contre-courant. Ceux qui n'ont jamais fait l'effort de chercher à comprendre combien il peut être difficile de composer tous les jours avec la discrimination et les préjugés déshumanisants accolés à son nom «à consonance arabe». 

Ceux qui, préoccupés de la préservation de leur culture face à la mondialisation, ont choisi de se tourner vers la solution facile: chercher un coupable «extérieur». Qui ont alimenté cette idée que l'Islam serait par nature radical et qu'il serait une menace à «nos valeurs» et à «notre culture». Ceux qui, par paresse et par facilité, ont décidé de troquer l'amour de soi pour la haine de l'autre...

J'accuse aussi, non sans avoir pesé mes mots, l'armée canadienne, bien qu'elle ne soit aucunement impliquée dans cet attentat meurtrier. J'accuse l'armée d'avoir rempli jusqu'à plus soif les cerveaux de milliers d'hommes et de femmes soldats d'une propagande haineuse destinée à légitimer leur «guerre juste» contre l'«axe du mal».

D'avoir fait trop peu pour venir en aide aux anciens combattants en état de stress ou de choc post-traumatique. Ceux-là mêmes qui composent ou appuient aujourd'hui le groupe La Meute, une organisation luttant contre «l'invasion de l'Islam» au Québec. J'accuse l'État-major de l'armée et la GRC de ne pas prendre au sérieux ce groupuscule radical, composé d'hommes habitués à la violence et au maniement des armes.

J'accuse aussi les groupes d'extrême-droite qui, non, ne peuvent pas se «dissocier» de cet acte terroriste. La Meute, Pegida Québec, Atalante, le Parti Démocratie Chrétienne du Québec, la Campagne Québec-Vie, la Société des missionnaires laïcs, mais aussi tous ces personnages médiatiques de la droite dite «décomplexée», dont Donald Trump et Bernard «Rambo» Gauthier ne sont que les figures les plus récentes et les plus emblématiques. 

J'accuse finalement tous ceux qui, plutôt que de chercher à lutter efficacement et de manière ciblée contre les agissements d'une infime minorité d'islamistes radicaux, ont préféré - par paresse et par facilité encore - accuser indistinctement une «communauté musulmane» qui n'existe que dans les préjugés de ceux qui la définissent et dont les membres, doit-on le rappeler, représentent 1/5e de la population mondiale.

Un mot aussi pour ceux qui ont réclamé des leaders musulmans qu'ils se «désolidarisent des discours haineux» alors qu'eux-mêmes n'ont jamais même pensé se distancier des propos haineux des chrétiens intégristes, des suprématistes blancs ou des idéologues de l'extrême-droite.

Il ne reste maintenant qu'à espérer que ce drame nous serve de leçon. Que ceux et celles qui, aujourd'hui, vont se scandaliser et même verser des larmes devant cet acte de barbarie prendront quelques instants pour faire preuve d'introspection.

Qu'ils se demanderont, honnêtement, s'ils n'ont pas participé, à un moment ou à un autre, à alimenter les préjugés, le discours du rejet et de la haine contre les musulmans. Ce discours porteur d'amalgames dont on voit aujourd'hui la conséquence la plus extrême, mais qui exerce depuis 2001 une violence symbolique et quotidienne sur des milliers de personnes innocentes, comme celles qui ont trouvé la mort en ce dimanche ensoleillé du 29 janvier 2017.

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