Les dérives de l'entrepreneuriat

Un récent rapport propose de mieux arrimer l'offre... (La Presse Marco Campanozzi)

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Un récent rapport propose de mieux arrimer l'offre de formation collégiale au monde du travail afin de lui garantir une main-d'oeuvre qualifiée

La Presse Marco Campanozzi

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Le Nouvelliste

Un ancien mandarin de la formation technique au collégial, M. Guy Demers, ex-haut fonctionnaire du ministère de l'Éducation et auteur d'un tendancieux rapport portant sur l'offre de formation collégiale, propose de mieux arrimer celle-ci au monde du travail afin de lui garantir une main-d'oeuvre qualifiée. Au sein d'un comité de sages éminents à qui la ministre de l'Enseignement supérieur Hélène David demande de la pister sur son propre rapport, ce sieur Demers fait en réalité figure du chien qui se mord la queue.

Il n'est pas rare qu'on trouve sur des comités dits de «réflexion» d'anciens directeurs ou directrices de collèges publics et privés, lesquels agissant comme retraités et spécialistes-ressources en «consulting» (!), assurent à leurs fonds de retraite des rentrées substantielles, prolongeant ainsi leur action dans le réseau au-delà des années régulières de travail.

Quelques-uns de ces ardents missionnaires de la «modernisation» de l'enseignement collégial, auront pris soin avant de quitter leurs postes d'annexer aux collèges qu'ils dirigent une quelconque entité (bâtiment ou service) dans lesquels s'actualisent souvent à grands frais l'éventail polymorphe des meilleures idées à la mode du type «école fonctionnelle», «adéquation au marché», «productivité», «entrepreneuriat»...

Ces idées visent toutes de fait à diminuer la présence au curriculum des études collégiales de la langue, de la philosophie, de l'éducation physique, toutes disciplines considérées comme des «irritants» dans ce renouveau où l'on recommande de remplacer la pensée réflexive par la «productivité» à tout prix. 

Au collégial, ce n'est pas le premier croc-en-jambe fait à la formation fondamentale préconisée à l'origine par le rapport Parent. Le renforcement du partenariat avec le marché du travail dans les programmes techniques via la mise en place de l'approche par compétences cherchait lui aussi à soumettre en bout de piste tout le secteur de l'enseignement général à cette visée particulière: comment diable peut-on faire pour assurer au bout de la chaîne de montage un produit efficace, sans failles, critérié, standardisé?  

La méthode était alléchante; il suffisait de remplacer «produit» par idée, concept, principe ou... pensée pour obtenir un résultat quantifiable. Bien des disciplines et enseignants de la formation fondamentale se sont retrouvés ainsi avec une belle tête de vainqueur!

Sont nées à cette époque les célèbres... compétences qui n'ont pas tardé à devenir transversales! Depuis, elles ont fait des petits. Ces années-ci circule dans bien des milieux «la supracompétence entrepreneuriale». Connaissez-vous? 

Il n'y a pas que les collèges qui cèdent aux mirages de la fée «business». Les écoles primaires, secondaires, les universités, les municipalités s'emparent de la «recette» et succombent à l'élixir à la mode. Comme dit la fable à propos de la peste... ils n'en mouraient pas tous, mais tous en étaient atteints.

Divin entrepreneuriat! Que de crimes commettra-t-on en ton nom!  

Au niveau primaire, il faut aller jusqu'à entendre qu'un enfant faisant le ménage de sa chambre est en train de développer sa fibre entrepreneuriale! Ce qui relevait autrefois de la simple domesticité appartient désormais aux prétentions du monde du travail. C'est une dérive importante, surtout lorsqu'on constate les difficultés actuelles à la lecture, à l'écriture, à la concentration, qui vont «grossissant» d'un niveau à l'autre. 

À d'autres niveaux, voilà maintenant qu'on attire dans des pavillons-extension collégiaux ou des boîtes à savon revampées à grands frais par une municipalité, une classe de jeunes cerveaux éblouis par le fallacieux mirage de la recherche en inepties numériques.

Comme panacée incontournable pour revitaliser une région où sévit la misère économique, on retiendra que la grande majorité des projets soutenus dans ces incubateurs ne font pas cinq ou six mois sans que leur développement commande à nouveau des subventions à répétition. Qu'elles proviennent des apparentes largesses d'un maire, d'un député ou d'un ministre, les subventions originent toutes des poches des contribuables.

C'est une grossière erreur que bien des générations antérieures ont faite, notamment la précédente, de concentrer dans des ghettos industriels ou autres une population ignare au service du capital et des p'tits boss industrieux, en appétit de faire de l'argent. Cette dérive de l'enseignement ne favorise en rien l'organisation de la pensée, l'esprit d'analyse et de synthèse. Elle répond par ailleurs on ne peut mieux au désir de nos dirigeants actuels, exprimé avec justesse dans un récent texte collectif paru dans Le Devoir: «Le gouvernement libéral cherche de toute évidence à ''former'' une population servile, esclave des lois du marché, qui sait comment ''faire sa job'' mais qui ignore tout le reste. Manifestement, sans maîtrise langagière et sans faculté de pensée critique, c'est ce qui arrivera».

Claude Parenteau

Shawinigan

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