Avant toute chose, redonner aux mots leur pleine valeur

On parle beaucoup de la réforme du système... (La Presse)

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On parle beaucoup de la réforme du système d'éducation et des différentes approches d'enseignement. Mais il convient aussi d'aborder sérieusement la question du choix des mots ou de la «rectification des noms» pour que l'enseignement lui-même soit efficace.

La Presse

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Le Nouvelliste

On entendait récemment dans les médias les commentaires de plusieurs intervenants, décriant le fait que la «réforme de l'éducation» entreprise depuis le tournant des années 2000 au Québec s'avérait un échec monumental et qu'il fallait repenser le modèle.

Au-delà de la sempiternelle question des bulletins (avec ou sans note?) ou de l'opposition entre compétences et connaissances, la première chose qui me vient à l'esprit, ce sont les mots utilisés sur le terrain par ceux qui «éduquent» les enfants. 

Une leçon apprise à côtoyer les études chinoises mériterait peut-être qu'on s'y attarde quelques instants. On parle généralement des idées de Confucius comme étant le symbole de la civilisation chinoise.

On souligne habituellement les valeurs morales qui y sont rattachées, comme la piété filiale et le respect de l'autorité, mais il y a un élément de sa pensée qu'on néglige bien souvent d'aborder; il s'agit de la question des priorités. 

Alors qu'un disciple l'interrogeait pour savoir qu'elle serait la première chose qu'il ferait pour un prince qui lui demanderait conseil, sa réponse fut qu'il devrait d'abord «rectifier les noms», ce qui signifie à peu près dans notre jargon «choisir le mot juste pour exprimer une idée». 

L'explication qu'il donna était que si les mots n'étaient pas justes, les discours seraient incohérents, les idées ne porteraient pas fruit, les affaires ne se régleraient pas, les arts ne pourraient s'épanouir et la justice ne pourrait s'appliquer correctement. Conséquemment, le peuple ne saurait plus comment se comporter.

En même temps que la réforme de l'éducation, un changement est apparu dans le registre du langage utilisé par les éducateurs à l'égard des enfants. Dorénavant, les enfants qui font des bêtises n'ont plus de «punition» parce qu'on a jugé qu'il s'agissait d'un mot qui reflétait une pratique «autoritaire» liée à un système archaïque. Les enfants qui agissent mal ont maintenant une «conséquence»...

Nous savons tous que la «conséquence» est un simple effet de causalité qui n'a rien à voir avec la qualité attribuée à une action donnée; une cause X produit invariablement une conséquence Y (ou un effet).

Il s'agit de l'un des premiers raisonnements grammaticaux, mathématiques et philosophiques que l'on apprend à manipuler et c'est certainement l'un des moteurs par excellence des progrès accomplis dans le domaine des sciences et des technologies depuis les 500 dernières années. 

Que les gestes posés par un enfant soient positifs ou négatifs, il y aura toujours une «conséquence». Que l'enfant pose ou ne pose pas de geste, il y aura quand même une «conséquence». 

Mais à répéter des mots qui ne veulent rien dire, c'est la capacité de penser judicieusement qui est en péril. 

Comment un enfant qui a appris que la «conséquence» était uniquement quelque chose de négatif pourra-t-il ensuite développer un raisonnement analytique reposant sur le simple principe de «causalité»? Comment son esprit critique pourra-t-il se développer si les mots «causes» et «conséquences» sont complètement dénaturés de leurs significations? 

Il ne sert à rien de parler de réinvestissement en éducation et de vouloir augmenter le nombre d'intervenants sur le terrain, de construire de nouvelles écoles ou d'inventer de nouveaux programmes, si les mots qu'on utilise sont erronés.

Si on ne commence pas par faire une «rectification des noms», les discours seront incohérents, les idées ne porteront pas fruit, les arts ne pourront se développer, et les enfants ne découvriront jamais le plaisir de la libre pensée. 

Avant de vouloir réformer un système et en corriger les maux, il faut peut-être d'abord réformer sa pensée et en corriger les mots.

Carl Déry

Trois-Rivières

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